« Je dis que croire en soi, c’est croire en Dieu. » La formule de Céline Dion résume assez bien le paradoxe de son parcours spirituel. La chanteuse n’a jamais véritablement renié Dieu ni effacé les traces de son éducation catholique. Mais au fil des années, sa conception de la foi s’est progressivement éloignée de celle que professe l’Église. Ce parcours prend une résonance particulière au moment où Céline Dion retrouve la scène parisienne. Après la maladie et de longues années d’incertitude sur sa capacité à chanter de nouveau, son retour suscite une ferveur considérable.
Il y a quelque chose à la fois d’émouvant et d’étonnant à voir des admirateurs attendre parfois pendant des heures pour quelques secondes de présence, guettant une sortie d’hôtel ou une apparition publique avec une ferveur qui confine parfois à la dévotion. Sans évidemment confondre l’admiration artistique et la foi religieuse, certaines scènes donnent presque à l’apparition de la chanteuse les contours d’une manifestation quasi mystique.
Le contraste est d’autant plus saisissant que Céline Dion vient précisément d’un monde dans lequel la ferveur avait traditionnellement un autre objet. Née en 1968 à Charlemagne, au Québec, Céline Dion est la dernière d’une famille de quatorze enfants. Ses parents, Adhémar et Thérèse Dion, appartiennent à ce Québec populaire profondément marqué par le catholicisme. Elle reçoit elle-même une éducation chrétienne, notamment à l’école Saint-Marie-des-Anges de Charlemagne.
Cette appartenance religieuse ne disparaît pas avec le succès. En 1994, lorsqu’elle épouse René Angélil, Céline Dion tient à célébrer religieusement son union. Le mariage se déroule dans la basilique Notre-Dame de Montréal, l’un des édifices catholiques les plus emblématiques du Québec. Pour la chanteuse, célébrer son mariage devant Dieu apparaît alors comme une évidence.
En 2011, elle fait également baptiser ses jumeaux Nelson et Eddy à l’église catholique St. Elizabeth Ann Seton de Las Vegas. Mariage sacramentel, baptême des enfants, signes de croix en public : Céline Dion n’a donc jamais cherché à effacer ses racines catholiques. Mais les racines ne suffisent pas à définir la foi. C’est là que son parcours devient plus problématique du point de vue catholique.
Dans un entretien au Toronto Star, Céline Dion expliquait : « C’est important pour les gens d’avoir une chose qu’ils peuvent toucher et dans laquelle croire. Je dis que croire en soi, c’est croire en Dieu. Pour moi, Dieu est la vie elle-même, les oiseaux, l’air, le lever et le coucher du soleil, les enfants. Oui, c’est là que je trouve Dieu. Pas dans une église. »
La formule peut sembler généreuse. Théologiquement, elle pose pourtant une difficulté considérable.
Le Dieu chrétien n’est pas simplement le nom donné à la beauté d’un coucher de soleil, à la vie ou à la confiance que l’homme place en lui-même. Le catholicisme confesse un Dieu personnel, Créateur distinct de sa création, qui s’est révélé à l’homme et qui s’est incarné en Jésus-Christ. Dire que « croire en soi, c’est croire en Dieu » finit même par inverser la logique chrétienne. La foi n’est précisément pas la divinisation de l’individu ou de ses sentiments. Elle suppose de recevoir une vérité qui ne vient pas de soi. Quant à vouloir Dieu mais « pas dans une église », la formule correspond parfaitement à l’une des tentations spirituelles contemporaines : conserver une transcendance rassurante tout en refusant ce qui oblige, enseigne ou contredit.
Cette distance apparaît également dans Prière païenne, interprétée par Céline Dion en 1995 :
« Je prie la paix, l’inespérée, les “Notre Père” n’ont rien donné… »
Il faut naturellement rappeler que le texte est de Jean-Jacques Goldman et non de Céline Dion. Il serait donc abusif d’en faire sa profession de foi personnelle. Mais le choix d’interpréter cette chanson participe néanmoins à une image spirituelle dans laquelle la prière demeure tandis que son destinataire devient indéterminé. La chanteuse a elle-même expliqué une partie de sa distance avec l’institution catholique en évoquant sa mère, Thérèse Dion. Lors de la sortie de Loved Me Back to Life, elle effectue encore un signe de croix et rappelle avoir été « élevée catholique », avant d’ajouter :
« Écoutez, je ne veux pas causer de soucis à aucune religion, mais vous devez comprendre que ma mère est mon héros et elle a eu une période difficile avec les prêtres il y a longtemps. »
Céline Dion a raconté comment sa mère s’était opposée à un prêtre et avait été profondément blessée par cet épisode. On peut comprendre qu’une expérience familiale douloureuse laisse des traces. Elle ne saurait cependant suffire, du point de vue chrétien, à réduire l’Église aux fautes ou aux maladresses de certains de ses ministres. Un autre épisode avait troublé certains catholiques. En 2018, Céline Dion participe au lancement de CELINUNUNU, une ligne de vêtements destinée aux enfants et aux bébés, développée autour d’un univers volontairement « gender neutral ».
Le père John Esseff, prêtre américain ayant connu Padre Pio, avait alors réagi avec une extrême virulence. Il voyait derrière cette entreprise une offensive contre la différence sexuelle et allait jusqu’à employer le registre du combat spirituel et démoniaque pour dénoncer ce qu’il considérait comme une entreprise organisée.
La polémique avait conduit certains à poser des questions extravagantes sur Céline Dion elle-même, jusqu’à se demander si elle pouvait être « possédée par le diable ». Une telle affirmation ne peut évidemment être sérieusement portée sans éléments relevant d’un discernement spirituel que seule l’Église peut conduire. En revanche, la critique de fond demeure : prétendre que la différence entre garçon et fille serait essentiellement un ensemble de codes dont il faudrait libérer l’enfant entre directement en conflit avec l’anthropologie chrétienne de l’homme et de la femme. C’est finalement toute l’ambiguïté du rapport de Céline Dion au catholicisme.
Elle demeure culturellement et affectivement marquée par lui. Elle a reçu ses sacrements, célébré religieusement son mariage, fait baptiser ses enfants et continue à parler de Dieu. Il serait donc injuste de la présenter comme une adversaire déclarée du christianisme. Mais il serait tout aussi artificiel de transformer ces racines en adhésion actuelle à la foi catholique. Car lorsque Dieu devient indistinctement la nature, les enfants, le soleil ou la confiance en soi ; lorsque l’Église devient facultative ; lorsque la vérité reçue cède la place à une spiritualité entièrement personnelle, ce n’est plus seulement la pratique religieuse qui s’éloigne : c’est la définition même de la foi catholique qui se trouve progressivement remplacée par une religion construite à sa propre mesure.
Et tandis que Paris acclame aujourd’hui Céline Dion avec une ferveur parfois démesurée, le paradoxe est saisissant : l’enfant du Québec catholique continue de parler de Dieu, mais semble avoir progressivement choisi de Le chercher loin de l’Église qui lui avait appris Son nom.


