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La Croix glorieuse : là où le monde voyait la mort, le Christ révèle la Vie

Depositphotos - de Sebastiano Ricci 1733
Depositphotos - de Sebastiano Ricci 1733
L’Église célèbre l’Exaltation de la sainte Croix, appelée aussi fête de la Croix glorieuse. Un mystère central du christianisme : l’instrument du supplice devient, par la mort et la Résurrection du Christ, le signe de la victoire et du salut

Il faut mesurer ce que le christianisme affirme lorsqu’il place la Croix au centre de sa foi. Dans le monde romain, la crucifixion était l’un des supplices les plus infamants, réservé notamment aux esclaves et aux criminels. Or l’Église ose contempler dans cet instrument d’humiliation le signe même de la victoire de Dieu.

La fête de l’Exaltation de la sainte Croix, célébrée le 14 septembre, est historiquement liée à Jérusalem et à la dédicace, au IVe siècle, des basiliques constantiniennes édifiées sur les lieux de la Passion et de la Résurrection. La tradition l’associe également à la découverte de la Croix du Christ par sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin.Mais la portée de cette fête dépasse très largement la mémoire d’un événement historique. Elle touche au cœur du mystère chrétien.

« Il faut que le Fils de l’homme soit élevé, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle », enseigne Jésus dans l’Évangile selon saint Jean. Le terme d’« élévation » possède ici une profondeur singulière : le Christ est physiquement élevé sur la Croix, mais cette humiliation devient paradoxalement son exaltation. Le gibet devient trône.

Saint Paul avait perçu toute la radicalité de ce renversement : « Nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations. » La foi chrétienne ne contourne donc jamais la Croix. Elle ne propose pas un Dieu qui observerait de loin la souffrance humaine. Elle annonce un Dieu qui entre librement dans la condition de l’homme jusqu’à connaître la trahison, l’abandon, l’injustice, la torture et la mort. Encore faut-il comprendre ce qui s’accomplit au Calvaire.

La Croix n’est pas la manifestation d’un Père exigeant la souffrance de son Fils pour satisfaire sa colère. Une telle caricature défigure la doctrine chrétienne de la Rédemption. Celui qui s’offre est le Fils éternel, consubstantiel au Père : « Ma vie, nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne », affirme le Christ.

Le sacrifice du Calvaire est donc d’abord l’acte d’amour et d’obéissance parfait du Christ. Là où le péché introduit dans l’homme la rupture avec Dieu, le Christ répond par une obéissance sans réserve. Là où l’humanité oppose à Dieu son refus, le nouvel Adam prononce jusqu’au bout son « oui ». Saint Thomas d’Aquin développera cette intuition : la Passion du Christ possède une valeur rédemptrice parce que l’amour et l’obéissance avec lesquels le Christ s’offre dépassent infiniment le poids du péché. La justice divine n’est donc pas opposée à la miséricorde : sur la Croix, elles se rencontrent. Mais le christianisme ne s’arrête jamais au Vendredi saint.

La Croix n’est glorieuse qu’à la lumière du tombeau vide. Sans la Résurrection, elle demeurerait le témoignage tragique de l’exécution d’un juste. Avec la Résurrection, elle apparaît comme le lieu où la mort elle-même a été vaincue de l’intérieur. « Par sa mort, il a vaincu la mort », proclame depuis les premiers siècles la tradition chrétienne. Voilà pourquoi l’Église peut « exalter » la Croix sans exalter la souffrance.

Le chrétien ne recherche ni la douleur ni l’épreuve pour elles-mêmes. Le dolorisme n’est pas l’Évangile. Mais il sait qu’aucune souffrance humaine, lorsqu’elle est unie au Christ, n’est nécessairement absurde ou stérile. « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive », dit Jésus. Cette parole demeure particulièrement étrangère à une civilisation qui tend à identifier le bonheur à l’absence de toute limite, de toute dépendance et de toute souffrance. La Croix rappelle au contraire que l’homme ne s’accomplit pas en se préservant absolument, mais en se donnant.

Le monde avait fait de la Croix le signe suprême de l’échec. Le Christ en a fait le signe suprême de l’amour. L’homme y avait dressé un instrument de mort ; Dieu en a fait l’arbre de Vie. Et depuis deux mille ans, le christianisme ose placer au sommet de ses églises ce que l’Empire romain réservait autrefois aux condamnés : la Croix glorieuse, parce que Celui qui y fut suspendu est ressuscité.

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