Par Philippe Marie
Il serait évidemment absurde de reprocher à un prêtre d’aimer son chien. La tradition chrétienne n’a jamais considéré les animaux avec mépris. Saint François d’Assise, dont la figure demeure associée à une profonde affection pour toute la Création, voyait dans les créatures vivantes autant de signes de la bonté du Créateur. Mais précisément, cette affection reposait sur une juste compréhension de l’ordre de la Création, dans lequel chaque être possède sa dignité propre, sans que les distinctions fondamentales soient abolies.
C’est pourquoi l’article publié dans Famille Chrétienne, consacré au père Damien de Villepoix et à son chien Tiramisu, présenté comme son « paroichien », suscite une réelle perplexité. Ce berger des Shetlands, compagnon de randonnée du prêtre du diocèse de Valence, serait devenu une mascotte paroissiale et même un précieux auxiliaire de la mission. L’intention est certainement sympathique. Le prêtre peut trouver auprès de son animal une présence affectueuse et un moyen d’engager la conversation avec des personnes éloignées de l’Église.
Personne ne songe à le lui contester. Mais faut-il pour autant transformer un chien en « quasi-paroissien », au point de brouiller, même sur le registre de l’humour, le sens réel de l’appartenance à la communauté chrétienne ?
Un paroissien n’est pas simplement un être vivant qui fréquente une église ou accompagne son curé. C’est une personne humaine, appelée à connaître Dieu, à recevoir sa grâce et à participer à la vie sacramentelle de l’Église.
Le baptême, l’Eucharistie, la conversion et la communion ecclésiale ne sont pas des réalités susceptibles d’être étendues métaphoriquement à l’animal : seul l’homme a été reconnu digne par Dieu de collaborer à ce dessein
Le problème devient plus sensible encore lorsque ce langage n’est plus seulement celui d’un jeune prêtre désireux de communiquer avec humour, mais celui d’un évêque. Monseigneur David Macaire, archevêque de Fort-de-France, prélat dont on connaît la solidité doctrinale et la liberté de parole, a lui-même été associé à cette formule surprenante, reprise dans un article de Famille Chrétienne : « Mes chiens prêchent ».
L’expression peut naturellement se comprendre comme une image : un animal peut susciter une rencontre, provoquer un sourire, ouvrir un dialogue. Mais les mots ont un sens, particulièrement lorsqu’ils sont employés par ceux qui ont reçu la charge d’enseigner la foi. Prêcher, au sens proprement chrétien, ce n’est pas susciter de la sympathie. C’est annoncer la Parole de Dieu, appeler à la conversion et témoigner de Jésus-Christ mort et ressuscité. La prédication relève d’une mission confiée à des personnes à des hommes et des femmes choisis par Dieu, et non d’une qualité que l’on pourrait co-attribuer à un animal parce qu’il facilite les relations humaines.
Il ne s’agit donc pas de contester la foi ou le ministère de ces deux prêtres, mais de s’interroger sur cette tendance grandissante à utiliser un langage toujours plus affectif et simpliste pour parler de la foi, sous prétexte de la rendre « plus accessible ». Mais, à un moment donné, il faudra bien s’élever si l’on veut vraiment tendre vers Dieu et ne pas rester dans le registre « gnan-gnan » de la petite émotion…
A-t-on jamais vu le Seigneur Jésus-Christ placer les animaux au cœur de son enseignement spirituel ou leur attribuer une place comparable à celle de l’homme dans le dessein du salut ?
Rien dans l’Évangile, absolument rien, ne donne aux chiens cette place que certains voudraient aujourd’hui leur accorder. Le Christ nous appelle à aimer toute la Création, mais il n’a jamais confondu l’affection légitime envers les animaux avec la vocation spirituelle de l’homme, seul créé à l’image et à la ressemblance de Dieu.
Quand le pape François dénonçait la confusion entre l’enfant et l’animal
Cette évolution du langage mérite d’autant plus d’être interrogée que le pape François avait lui-même exprimé, à plusieurs reprises, une inquiétude profonde devant la place prise par les animaux domestiques dans certaines sociétés occidentales. Lors de l’audience générale du 5 janvier 2022, consacrée à saint Joseph et à la paternité, il regrettait que certains couples renoncent volontairement à avoir des enfants tout en accordant à leurs animaux une place affective comparable. « Les chiens et les chats prennent la place des enfants », déplorait-il, avant d’avertir que la société perdait ainsi la richesse de la paternité et de la maternité. Le 20 janvier 2024, recevant une délégation italienne, François revenait sur l’hiver démographique européen avec une formule particulièrement directe : « Tout le monde peut avoir un chien, mais il faut avoir des enfants. » Il évoquait notamment la situation de l’Italie et de l’Espagne, confrontées à une inquiétante diminution des naissances.
Il ne s’agissait évidemment pas de condamner l’affection pour les animaux, encore moins de mépriser les personnes qui ne peuvent avoir d’enfants. Le pape dénonçait une confusion anthropologique : celle qui consiste à ne plus distinguer suffisamment l’amour dû à une personne humaine de l’attachement légitime à un animal. Certes, appeler un chien « paroichien » n’équivaut pas à le considérer comme un enfant. Mais ces deux phénomènes participent, à des degrés très différents, d’une même tentation culturelle : humaniser toujours davantage l’animal, jusqu’à lui attribuer des fonctions et des qualités propres à la personne.
Le Catéchisme de l’Église catholique ( 2416) rappelle que les animaux sont des créatures de Dieu et que les hommes leur doivent bienveillance il précise également (2418) qu’il ne convient pas de détourner vers eux l’affection due aux seules personnes. Cette distinction est essentielle. Elle ne repose pas sur une indifférence à la souffrance animale, mais sur une anthropologie chrétienne qui reconnaît à l’homme une place singulière dans la Création. On objectera que tout cela est bien sérieux pour un simple jeu de mots. Mais c’est précisément parce que les mots façonnent progressivement notre manière de penser qu’il convient de ne pas les traiter avec désinvolture.


