par le père Édouard Divry*
Dans son voyage apostolique et pastoral en France, du 25 au 28 septembre 2026, le pape Léon XIV a évoqué à plusieurs reprises les droits de l’homme. Cela fait réagir tout une branche non négligeable de la vie politique, nationale et internationale, convaincue de l’erreur des droit-de-l’hommisme (souci généreux, considéré excessif et utopique, du bien de l’humanité). Depuis longtemps, et en particulier depuis le pontificat de saint Jean-Paul II, la doctrine des droits de l’homme a été intégrée à l’enseignement de l’Église dans son magistère ordinaire universel.
Continuité depuis saint Jean-Paul II
Le pape Léon XIV ne fait donc que reprendre cet acquis en coïncidence avec ses récents prédécesseurs qui saluent la déclaration des Droits de l’homme de 1948 dont la cheville ouvrière fut le professeur René Cassin que le Saint-Père évoque avec raison. Dans son discours à l’Élysée, Léon XIV a résumé en quelques mots le génie français à travers ce thème : « Aux célèbres penseurs de la Renaissance, puis du Grand Siècle, feront suite ceux des Lumières, la France apportant alors au monde de véritables conquêtes ; parmi elles, la reconnaissance des Droits de l’homme, inscrits dans la nature de la personne humaine, en particulier la liberté religieuse. Cette attention permanente à la dignité inhérente à toute personne humaine trouve un écho dans votre devise nationale. La liberté, l’égalité et la fraternité ne sont pas de simples mots gravés sur les frontons de vos édifices publics, mais renvoient à des exigences éthiques universelles qui trouvent aussi dans le message évangélique une source inépuisable d’inspiration et d’accomplissement. » Le pape invite, dans le même discours, à maintenir cette sauvegarde et à faire en sorte qu’on puisse « préserver des sociétés pacifiques, respectueuses de la dignité et des droits de la personne et des peuples ».
Pareillement, à l’UNESCO, le pape a rappelé son acte constitutif : « Contribuer au maintien de la paix et de la sécurité en resserrant, par l’éducation, la science et la culture, la collaboration entre nations, afin d’assurer le respect universel de la justice, de la loi, des droits de l’homme et des libertés fondamentales » (Acte constitutif de l’UNESCO, art. 1, al. 1). Les droits de l’homme semblent bien la « pierre miliaire » (Jean-Paul II, Discours à l’assemblée générale des Nations Unies, nn. 7 e 14, 2 octobre 1979, cité à l’Élysée) de la société internationale, même si celle-ci est remise en question par l’islam des Droits du musulman (la DUDHI c’est-à-dire la Déclaration universelle des droits de l’homme dans l’islam qui refuse la liberté religieuse de quitter l’islam) ou la néoréaction américaine, trumpiste pour l’heure (cf. Arnaud Miranda, Les lumières sombres, Paris, Nrf, 2026).
Une nouveauté depuis le pape François
Dans sa rencontre du 28 septembre 2026 au Centre des Congrès Robert Schuman de Metz, le pape reprend une affirmation du pape François qu’il fait sienne sur le rapport entre les droits et les devoirs. Cela implique une même valorisation des droits de l’homme à peine exprimés mais dans leurs liens avec les devoirs de l’homme et intégrés entre eux dans la recherche et le maintien du bien commun inhérent à toute société qui à la fois se ressource dans son passé et dialogue au présent : « Ce double mouvement, de ressourcement et de dialogue, permettra également de retrouver un juste équilibre entre les droits eux-mêmes, ainsi qu’entre les droits et les devoirs, car – comme le rappelait […] le Pape François – “au concept de droit, celui – aussi essentiel et complémentaire – de devoir, ne semble plus associé, de sorte qu’on finit par affirmer les droits individuels sans tenir compte que tout être humain est lié à un contexte social dans lequel ses droits et devoirs sont connexes à ceux des autres et au bien commun de la société elle-même”. [Discours au Parlement européen, 25 novembre 2014 : AAS 106 (2014), p. 997]. »
Dans l’héritage plus ou moins ombrageux du pape François, il se trouve là une inflexion stratégique enthousiasmante. Pour que le monde n’oublie pas les devoirs de l’homme, mieux pour affirmer leurs simples existences, la papauté les présentent reliés en termes de complémentarité, une sorte d’interdépendance donc entre droits et devoirs. C’est une façon discrète mais ferme de montrer que les devoirs existent aussi, tels ceux exprimés dans le Décalogue : « Tu ne commettras pas de meurtre » (Ex 20, 13 ; Dt 5, 17).
Le pape a donné une leçon particulièrement élevée sur ce devoir imprescriptible déjà évoqué à l’Élysée, le 26 septembre, constatant « les dérives actuelles des sociétés qui risquent de détourner la science et la technologie en entreprises lucratives favorisant les manipulations génétiques, la gestation pour autrui, l’achat d’organes ou l’offre d’une mort programmée » (nous soulignons) : « Aucune loi humaine ne doit vous faire perdre la certitude de votre dignité. Au contraire, c’est au nom de cette dignité inaliénable de la personne humaine que la tentation de donner la mort sous couvert de fausse compassion doit être fermement rejetée. Il est impossible de considérer comme normal de donner la mort. Ce qui est légal n’est pas nécessairement moral. […] Personne n’a le droit, jamais, “sur la base d’algorithmes de laboratoire, de décider de la vie de tel embryon ou de telle personne âgée ! Jamais la médecine ne pourra se faire la servante de la mort programmée !” (Discours aux membres de la Fondation Jérôme Lejeune, 22 juin 2026). » (Lourdes, 27 septembre).
Il s’agit pour l’Église, et pour le pape Léon XIV à l’Élysée, de défendre la vie de la conception au dernier souffle : « je réaffirme “avec force que la protection du droit à la vie constitue le fondement incontournable de tout autre droit humain” (Léon XIV, Discours au Corps Diplomatique, 9 janvier 2026) ».
L’enseignement depuis Léon XIII
Sur le rapport entre devoirs et droits, il convient de rappeler ici l’enseignement du pape Léon XIII (†1903), le mentor avoué de Léon XIV : « les droits de l’homme naissent précisément de ses devoirs envers Dieu » (LÉon xiii, Au milieu des sollicitudes, 1892). Pareillement, Benoît XVI a repris une image équivalente au Mahatma Gandhi qui impliquait l’urgence de ne pas séparer droits et devoirs, et leur ordre d’importance : « Le Gange des droits descend de l’Himalaya des devoirs[1]. » Les devoirs sont donc aux droits ce que les neiges fondantes de l’Himalaya sont aux eaux du Gange. Cet enseignement marque la position pérenne de l’Église. Il existe une hiérarchie entre les droits et les devoirs. Les devoirs sont supérieurs aux droits telle la tête par rapport au buste ; et les droits sont inférieurs aux devoirs comme le tronc par rapport au cerveau. Les penseurs dignes de ce nom n’ont cessé de l’exprimer telle Simone Weil dans L’enracinement : « La notion d’obligation prime celle de droit, qui lui est subordonnée et relative[2]. »
Fils spirituel volontaire du pape Léon XIII, le grand initiateur de la Doctrine sociale de l’Église, le pape Prevost est attendu pour relier à l’avenir l’admirable doctrine des devoirs et des droits de l’homme mis finement en corrélation : et de complémentarité et de hiérarchie.
L’égalitarisme contemporain veut nier toutes des différences de la nature et rejette toute hiérarchie. L’idéologie du wokisme cherche à nier, par exemple, la différence sexuelle entre l’homme et la femme. Les doctrines qeer cherchent même à fomenter des révolutions pour que les minorités (s’émancipant des prétendues normes cisgenres et hétérosexuelles) détruisent l’ordre hiérarchique des choses et prennent le pouvoir en inversant les valeurs : les droits seraient supérieurs aux devoirs et les devoirs deviendraient inférieurs aux droits dans un chaos inextricable.
Au contraire, les devoirs de l’homme, une fois reconnus nécessaires à la vie sociale de celui-ci, complémentaires des droits, la société, si elle veut survivre, devra les réaffirmer supérieurs à ceux-ci, les droits étant assujettis aux devoirs par la loi naturelle. Tout cela est souhaité avec cette même limpidité doctrinale qu’a étayée ce voyage pastoral, tout du long de chaque étape. Viva il papa (vive le pape) !
Fr. Édouard Divry o. p.
[1]. Benoît XVI, Message pour la journée de la paix du 1er janvier 2007 (40e), DC, n. 2372, 2007, p. 55-60 [p. 59].
[2] Simone Weil, Œuvres complètes, tome 5/2. Écrits de New York et de Londres. T. 2 : (1943) ; L’enracinement ; Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Paris : Gallimard, 2013, p. 111.
*Le frère Édouard Divry est dominicain de la Province de Toulouse. Maître en philosophie et docteur en théologie, il est l’auteur d’une thèse dogmatique, La Lumière du Christ transfiguré chez les saints (Université de Fribourg, 2000), et d’une thèse d’habilitation en théologie fondamentale, Aux fondements de la liberté religieuse, Confrontation avec les religions monothéistes (Faculté de théologie de Lugano – Université suisse italienne, 2003).De (2011-21) il a été représentant de l’Eglise dans le dialogue avec les juifs.


