La corrida s’invite désormais jusque dans les bureaux de la Curie romaine. Ce mardi 3 novembre 2026, l’organisation internationale de défense des animaux PETA a déposé auprès du Dicastère pour le clergé un signalement canonique visant cinq prêtres espagnols, auxquels elle reproche d’avoir publiquement défendu ou valorisé la tauromachie. Une initiative qui soulève une question singulière : jusqu’où une association militante peut-elle demander à l’Église de sanctionner des prêtres pour leur attachement à une tradition profondément enracinée dans l’histoire et la culture espagnoles ?
Selon l’agence de presse espagnole EFE, le dossier, composé de 23 pages, a été présenté par l’avocate italienne Laura Sgrò, spécialisée en droit canonique. Il met en cause cinq ecclésiastiques appartenant à plusieurs diocèses espagnols : les abbés Antonio Schlatter et Adolfo Ariza, du diocèse de Cordoue, David Benavente, du diocèse de Getafe, Cruz Goñi, de l’archidiocèse de Madrid, et Juan Luis García, de l’archidiocèse de Séville. Leurs liens avec le monde taurin sont divers. Certains ont accompagné spirituellement des professionnels de la corrida, notamment dans les grandes arènes espagnoles, tandis que d’autres ont publiquement exprimé une appréciation favorable de cette tradition. PETA leur reproche plus particulièrement d’avoir employé des références chrétiennes pour évoquer la tauromachie, allant, selon l’association, jusqu’à établir des rapprochements entre le sacrifice du taureau et celui du Christ.
Ces accusations doivent toutefois être appréciées avec prudence. Les déclarations complètes des prêtres concernés, leur contexte et leur intention théologique ne sont pas tous établis par les informations rendues publiques. À ce stade, aucune sanction ni ouverture officielle d’une procédure pénale canonique n’a été annoncée par le Saint-Siège.
Pour étayer sa démarche, l’association invoque notamment un épisode méconnu de l’histoire pontificale. En 1567, le pape saint Pie V promulguait la bulle De salute gregis dominici, condamnant les spectacles taurins et les dangers qu’ils faisaient courir aux participants. Le texte prévoyait alors de sévères sanctions ecclésiastiques. Mais cette décision appartient à un contexte historique précis. Ses dispositions furent ensuite assouplies sous les pontificats de Grégoire XIII et de Clément VIII. Il serait donc abusif d’en déduire que les prêtres qui apprécient aujourd’hui la corrida contreviennent automatiquement à une interdiction canonique toujours applicable dans les mêmes termes.
La question morale demeure néanmoins réelle. Le Catéchisme de l’Église catholique rappelle, au paragraphe 2418, qu’il est contraire à la dignité humaine de faire souffrir inutilement les animaux. Cette exigence s’inscrit dans une conception chrétienne de la création, confiée à la responsabilité de l’homme, et non à son arbitraire. Pour autant, le discernement moral de l’Église ne saurait se réduire à la seule appréciation d’une association militante.
La corrida demeure, particulièrement en Espagne, un phénomène culturel complexe, associant histoire locale, esthétique, courage, traditions populaires et controverses éthiques. Son évaluation exige de distinguer les pratiques, les intentions et les responsabilités, sans confondre systématiquement attachement culturel et adhésion à une doctrine religieuse.
Un autre aspect du dossier mérite une attention particulière : l’utilisation éventuelle du vocabulaire du sacrifice chrétien pour décrire la tauromachie. Dans la foi catholique, le sacrifice du Christ possède un caractère unique et rédempteur. Sa représentation sacramentelle dans l’Eucharistie ne peut être assimilée à un spectacle, quelle que soit sa portée symbolique ou culturelle. Cela ne signifie pas que toute métaphore religieuse employée dans le monde taurin constitue une faute doctrinale. Encore faudrait-il examiner les paroles exactes, leur signification et le contexte dans lequel elles ont été prononcées.
La démarche de PETA place ainsi le Vatican devant une question qui dépasse largement la corrida. Elle interroge les rapports entre les traditions populaires, la liberté d’expression des prêtres et l’autorité disciplinaire de l’Église.
Reste à savoir si le Dicastère pour le clergé donnera une suite à ce signalement. Pour l’heure, les cinq prêtres espagnols ne font l’objet d’aucune sanction annoncée. Leur situation rappelle surtout qu’une controverse culturelle, lorsqu’elle touche au langage et à la mission de l’Église, peut rapidement prendre une dimension canonique et théologique.


