Ce dimanche 8 novembre 2026, au terme de leur Assemblée plénière à Lourdes, les évêques de France ont adressé une lettre particulièrement importante aux responsables des établissements de santé d’inspiration catholique et à leurs équipes. Intitulé « Nous voulons vous soutenir et vous encourager », ce document marque une nouvelle étape dans la mobilisation de l’Église face à la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté. Il ne s’agit plus seulement de rappeler une opposition doctrinale, mais de préparer concrètement les institutions catholiques à exercer leur liberté de refuser des actes qu’elles considèrent comme moralement inacceptables.
Le contexte est désormais celui d’une mise en application annoncée. Les évêques rappellent que, le 15 juillet dernier, l’Assemblée nationale a voté la loi dite sur « l’aide à mourir », ouvrant selon leur lettre le droit à l’euthanasie et au suicide assisté. Ils avaient alors dénoncé une « rupture grave dans notre pays avec une longue tradition du soin dont la vocation est de soulager la souffrance et d’accompagner chaque personne jusqu’au terme naturel de la vie ».
Cette appréciation touche au cœur même de l’anthropologie chrétienne. Pour l’Église catholique, la dignité humaine ne dépend ni de l’autonomie physique, ni de l’état de santé, ni de la capacité d’une personne à exprimer sa volonté. Elle demeure entière jusque dans l’extrême vulnérabilité. La compassion authentique ne consiste donc pas à provoquer la mort, mais à entourer celui qui souffre, à soulager ses douleurs et à lui garantir une présence humaine jusqu’au terme de son existence.
La principale nouveauté de cette lettre réside cependant dans sa dimension juridique et institutionnelle. Les évêques s’appuient sur une réserve d’interprétation formulée, selon leur document, par le Conseil constitutionnel le 14 août dernier. Celle-ci reconnaîtrait, au titre de la liberté d’association, la possibilité pour les établissements de santé de refuser la pratique de l’aide à mourir lorsque celle-ci contredit leurs statuts ou leur projet institutionnel.
L’épiscopat invite donc explicitement les responsables catholiques à utiliser cette possibilité :
« Dans ce but, il est important de vous préparer sur le plan institutionnel et juridique à bénéficier de la réserve émise par le Conseil constitutionnel qui vous permettra de refuser un acte “d’aide à mourir” dans vos établissements. »
Les évêques précisent aussitôt : « Il est donc urgent que votre dispositif juridique et administratif soit mis à jour (chartes, statuts, règlements intérieurs…). »
Cette recommandation constitue le véritable tournant du document. La résistance catholique ne saurait reposer uniquement sur les convictions personnelles des médecins et des soignants. Elle doit également s’inscrire dans l’identité juridique des établissements, leurs textes fondateurs et leurs règles de fonctionnement. Il s’agit de préserver institutionnellement la cohérence entre leur mission médicale et leur inspiration chrétienne.
Les évêques invoquent à cet égard l’expérience belge. Ils rappellent qu’une forme de clause d’établissement prévue par la législation de 2002 a été supprimée en 2020, notamment sur fond de contestations relatives à sa mise en œuvre. « Ce point est donc à traiter avec rigueur et compétence », avertissent-ils. Cette référence montre que l’épiscopat français entend tirer les leçons des évolutions législatives observées dans d’autres pays européens. Une protection juridique insuffisamment préparée pourrait, à terme, fragiliser la liberté des institutions confessionnelles.
La lettre inscrit également cette démarche dans le prolongement des interventions du pape Léon XIV lors de sa visite apostolique en France. À Lourdes, le Saint-Père avait rappelé avec une particulière fermeté : « Il est impossible de considérer comme normal de donner la mort. Ce qui est légal n’est pas nécessairement moral. » Cette distinction entre légalité civile et moralité constitue un principe fondamental de la doctrine catholique. Une disposition législative, même régulièrement adoptée, ne suffit pas à transformer en bien moral un acte que l’Église considère comme contraire au respect de la vie humaine.
Le pape avait également adressé aux professionnels de santé cet appel : « J’appelle toute la communauté des soignants à se souvenir du sens profond de sa vocation : veiller sur la personne souffrante et non pas la supprimer. »
Les évêques entendent précisément traduire cet enseignement dans la pratique hospitalière. Ils encouragent les établissements à poursuivre le développement des soins palliatifs, à lutter contre la douleur et à accompagner les familles confrontées à des situations de fin de vie particulièrement éprouvantes. L’enjeu n’est pas seulement de refuser l’euthanasie, mais de rendre effectivement possible une autre manière de soigner et d’accompagner.
La Conférence des évêques de France annonce par ailleurs la publication, courant 2027, d’un document « doctrinal et pastoral » destiné aux responsables d’établissements, aux soignants, aux aumôniers et aux acteurs pastoraux. Ce futur texte devra apporter des éléments de discernement sur les situations concrètes soulevées par la nouvelle législation.
Dans l’attente, les évêques promettent de répondre aux interrogations des institutions concernées, tout en rappelant que certaines décisions relèveront du discernement personnel en conscience et dépendront des futurs décrets d’application. Cette mobilisation révèle ainsi une double volonté : préserver la liberté institutionnelle des établissements catholiques et maintenir une conception du soin fondée sur la dignité inconditionnelle de la personne.
Alors que les évêques envisagent une application de la loi dès janvier 2027, leur message est clair : l’identité catholique d’un établissement de santé ne peut se réduire à son histoire ou à son appellation. Elle engage une conception de l’homme, de la souffrance et de la vocation médicale. En invitant les établissements à inscrire leurs convictions dans leurs statuts et leurs pratiques, l’épiscopat français entend faire de cette fidélité à l’Évangile une réalité juridiquement défendable. Une manière de rappeler que, pour l’Église, accompagner la mort naturelle et provoquer délibérément la mort demeurent deux actes profondément différents.
Lettre des Evêques de France adressée aux établissements de santé


