À la veille de l’entrée en fonction de « Renaître », les mots employés sont sévères. « Catastrophe », « coquille vide », perte d’indépendance : depuis l’annonce du nouveau dispositif par les évêques de France, plusieurs associations de victimes ont exprimé leurs inquiétudes. Elles doivent être entendues. Mais elles ne suffisent pas à décrire ce qui entrera effectivement en vigueur le 1er septembre. Les évêques ne suppriment pas le principe de reconnaissance et de réparation mis en place après le rapport de la Ciase. Ils cherchent à le rendre permanent.
L’Inirr avait été créée par l’épiscopat en novembre 2021, dans le sillage de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, pour une durée limitée. Son mandat s’achève ce lundi 31 août, après avoir reçu 1 924 demandes depuis mars 2022. Les quelque 150 à 160 personnes actuellement accompagnées continueront de l’être et l’instance pourra achever ses dossiers pendant dix-huit mois. Le rapport de la Ciase reste depuis lors une référence majeure du débat sur les abus. Son estimation de 216 000 personnes victimes de prêtres ou religieux depuis 1950 – portée à 330 000 en incluant les personnes liées à l’Église – a néanmoins suscité des critiques méthodologiques, notamment concernant les extrapolations statistiques employées. Ces controverses ne retirent rien à la réalité des crimes ni à la souffrance de chaque victime. Elles rappellent toutefois qu’une estimation statistique ne constitue pas un décompte individuel de victimes identifiées. Une distinction d’autant plus nécessaire que le rapport de la Ciase est parfois utilisé, dans certains discours militants et associatifs, pour nourrir une mise en accusation beaucoup plus générale de l’institution catholique.
Reconnaître les crimes et réparer leurs conséquences n’oblige pas à transformer chaque décision des évêques en objet de suspicion.
Pour les nouvelles demandes, Renaître prendra donc le relais dès mardi. Le dispositif avait été voté à une immense majorité par les évêques réunis à Lourdes le 26 mars. Contrairement à l’image d’un retour des victimes sous le contrôle des diocèses, Renaître comportera une instance nationale indépendante. Aucun clerc ne doit en faire partie. Les accompagnants seront formés selon un référentiel commun et ne rendront pas compte à l’évêque du diocèse dans lequel ils interviennent, mais à cette instance nationale. Des audits externes réguliers sont également prévus. C’est un élément essentiel face aux critiques.
Les associations Parler et Revivre, Ampaseo ou Fraternité Victimes redoutent notamment que le recours aux cellules diocésaines recrée une dépendance envers l’institution mise en cause. Certaines victimes peuvent effectivement ne plus vouloir franchir la porte d’un diocèse. Or elles n’y seront pas obligées. Une victime pourra saisir directement l’instance nationale sans passer par la cellule diocésaine. Elle pourra également demander que sa démarche soit « dépaysée ». Mgr Emmanuel Tois, évêque auxiliaire de Paris chargé de ces questions, l’a confirmé : « n’importe quelle personne aura la possibilité de saisir directement l’instance nationale ».
L’échelon local répond à une autre nécessité. L’expérience de l’Inirr a montré les limites d’un système fortement centralisé à Paris. Certaines victimes souhaitent rencontrer physiquement leur accompagnant, à proximité de leur domicile ou du lieu où les faits se sont produits. Renaître cherche donc à conjuguer indépendance nationale et proximité territoriale. « Nous avons souhaité conserver le meilleur de l’Inirr – son indépendance, sa coordination et sa compétence nationale – tout en y ajoutant davantage de proximité », explique Monseigneur Tois.
La réparation financière, autre sujet d’inquiétude, est également maintenue. Une grille nationale doit être établie par l’instance indépendante et les évêques n’interviendront pas dans les décisions individuelles concernant les montants. Le financement devient même plus contraignant pour l’Église. Alors que le fonds Selam était jusqu’ici alimenté volontairement, les évêques ont voté le principe d’une cotisation annuelle obligatoire des diocèses destinée au nouveau dispositif. Difficile, dès lors, de parler d’un désengagement financier.
Depuis 2021, les évêques ont reconnu la responsabilité institutionnelle de l’Église et la dimension systémique des violences. Cette reconnaissance n’a pas été retirée. La pérennisation du dispositif peut au contraire être comprise comme son prolongement : ne plus considérer la crise des abus comme une parenthèse exceptionnelle, mais inscrire durablement l’écoute, la prévention et la réparation dans le fonctionnement de l’Église. Mgr Tois rappelle aussi un élément parfois oublié : ce sont les évêques eux-mêmes qui ont décidé la création de la Ciase, puis celle de l’Inirr, en acceptant son indépendance. Cela n’efface ni les fautes passées ni les défaillances institutionnelles, mais rend difficile le procès consistant à voir dans toute évolution une volonté de reprise en main.
La méfiance de certaines associations de victimes oblige désormais l’Église à démontrer par les actes que les garanties annoncées fonctionneront. Elle ne suffit pas à condamner Renaître avant même son premier jour.
À partir du 1er septembre, les évêques ne referment donc pas le dispositif né après la Ciase. Ils choisissent de le pérenniser, de le rapprocher des victimes et d’en assurer durablement le financement. Renaître devra désormais être jugé sur ses résultats : l’écoute des victimes, son indépendance réelle et sa capacité à réparer autant qu’il est humainement possible ce qui peut encore l’être.


