Par Philippe Marie
Il est devenu fréquent, dans certains milieux, de dénoncer les compromissions supposées du catholicisme avec les mouvements d’extrême droite. En revanche, lorsque des militants révolutionnaires invoquent l’Évangile pour justifier leur participation aux émeutes, la même vigilance semble parfois s’effacer. Cette différence de traitement mérite d’être interrogée, tant elle révèle une difficulté contemporaine : celle de considérer l’Église autrement qu’à travers les catégories de l’affrontement politique.
Le 29 octobre 2026, le média d’ultragauche Lundimatin publiait une tribune anonyme intitulée « Réponse aux évêques de France ». Ses auteurs, se présentant comme des catholiques, y proclament : « Nous, catholiques de France, sommes joyeux et fiers d’avoir été partie prenante aux soulèvements du 17 octobre dernier. » Ils reprochent aux évêques français d’avoir condamné les violences et revendiquent leur solidarité avec les émeutiers, refusant de distinguer les manifestants pacifiques des auteurs de destructions.
Cette prise de position soulève une question essentielle : suffit-il de se réclamer du Christ pour conférer une légitimité chrétienne à une action politique ? La réponse du magistère est autrement plus exigeante.
L’Église n’a jamais enseigné que la défense des pauvres dispensait du discernement moral. Dans son instruction Libertatis nuntius du 6 août 1984, la Congrégation pour la doctrine de la foi mettait précisément en garde contre les interprétations révolutionnaires du christianisme qui subordonnent la vérité théologique à la lutte politique. Le document dénonce notamment cette logique selon laquelle la violence des rapports sociaux appellerait nécessairement une contre-violence révolutionnaire. Deux ans plus tard, Libertatis conscientia rappelait les dangers d’une violence érigée en instrument de libération. Le même texte condamnait également les injustices structurelles et les violences exercées contre les pauvres. La cohérence de cette doctrine tient précisément à son refus de soumettre la morale à l’appartenance à un camp.
Les auteurs de la tribune invoquent pourtant les Écritures pour soutenir leur position. Ils citent saint Paul : « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages » (1 Co 1, 27). Mais la folie dont parle l’Apôtre est celle de la Croix, scandale pour le monde et manifestation suprême de l’amour divin. Elle ne saurait être assimilée à une stratégie insurrectionnelle.
Il est d’ailleurs singulier d’invoquer le Christ pour légitimer une logique révolutionnaire sans rappeler que Jésus lui-même a refusé de se laisser enfermer dans les aspirations politiques de son époque. Alors que la Palestine vivait sous domination romaine et que certains attendaient un Messie libérateur par les armes, le Christ s’est dérobé à ceux qui voulaient le faire roi (Jn 6, 15). Au moment de son arrestation, il a ordonné à Pierre de remettre son épée à sa place (Mt 26, 52). Ce refus de la violence comme instrument de sa mission ne signifie nullement une indifférence à l’injustice. Il manifeste une vérité fondamentale : le salut chrétien ne se confond pas avec la victoire d’une insurrection.
Le Christ n’est pas venu remplacer une domination politique par une autre, mais délivrer l’homme de l’esclavage du péché
L’Église ne méconnaît pourtant pas le droit de résister à une oppression véritable. Le Catéchisme de l’Église catholique (2243) , subordonne la résistance armée à des conditions cumulatives d’une exceptionnelle gravité : violation certaine et prolongée des droits fondamentaux, épuisement des autres recours, absence de désordres plus graves, espoir fondé de réussite et impossibilité raisonnable d’envisager une meilleure solution. La simple dénonciation des institutions ou l’affirmation d’une solidarité révolutionnaire ne sauraient donc suffire à établir la légitimité morale de la violence.
Les auteurs opposent également le sort des pauvres à la préservation des édifices publics, affirmant que « le sort des pauvres […] devrait nous émouvoir davantage que la beauté des édifices de ce monde voué à la destruction ». Cette opposition est très contestable. Les bâtiments publics, les écoles et les équipements municipaux participent au bien commun. Leur destruction peut frapper les populations les plus fragiles, souvent les premières à dépendre des services collectifs.
On ne défend pas nécessairement les pauvres en détruisant ce qui appartient à tous. La destination universelle des biens, principe fondamental de la doctrine sociale catholique, ne saurait être transformée en justification de leur saccage.
Plus préoccupante encore apparaît cette déclaration : « Cette communion dont l’Église a à être le signe […] nous l’avons éprouvée concrètement dans l’émeute, avant de la retrouver mystiquement dans l’hostie. » Une telle formulation appelle une clarification fondamentale. La communion eucharistique n’est pas la consécration religieuse d’une solidarité militante. Elle procède du sacrifice du Christ et réalise l’unité de son Corps mystique. Le concile Vatican II rappelle, dans Lumen gentium (11), que le sacrifice eucharistique est source et sommet de toute la vie chrétienne. La fraternité politique, aussi sincère soit-elle, ne peut devenir la mesure du mystère sacramentel.
Les militants invoquent également le pape François et sa célèbre formule sur le chrétien révolutionnaire. Mais François appelait à la radicalité évangélique, non à l’indifférence devant les moyens employés dans les combats politiques. Son exhortation Evangelii gaudium invite les chrétiens à transformer la société par la foi, la justice et la charité. Elle ne supprime jamais les exigences morales auxquelles demeure soumise toute action humaine.
Benoît XVI avait formulé avec une remarquable précision cette distinction dans Deus caritas est : l’Église doit contribuer à la justice sans se substituer aux institutions politiques ni devenir l’instrument d’un programme partisan. Sa mission consiste à éclairer les consciences, non à sacraliser les affrontements idéologiques.
Pourtant certains médias se présentant comme catholiques relaient des discours révolutionnaires tout en consacrant une attention soutenue aux dangers d’une politisation conservatrice du catholicisme. Il existe donc une singulière asymétrie du soupçon. La proximité de certains catholiques avec les courants conservateurs est examinée comme un risque d’instrumentalisation de la foi. Mais lorsque d’autres revendiquent leur participation à des mouvements révolutionnaires et invoquent l’Évangile pour contester la condamnation des violences, la même exigence critique devrait naturellement s’imposer.
De la même manière que l’on sait stigmatiser les dérives de l’extrême droite politique lorsqu’elles prétendent instrumentaliser le christianisme, il faut savoir dénoncer et condamner, avec la même fermeté et la même exigence, les dérives de l’ultragauche lorsqu’elle cherche à placer l’Évangile au service de ses ambitions révolutionnaires.
La fidélité à la vérité ne saurait être sélective. Une idéologie ne devient pas évangélique parce qu’elle emprunte le vocabulaire de la justice sociale, pas davantage qu’une autre ne le devient en invoquant la défense de la civilisation chrétienne. Relayer une tribune ne signifie certes pas nécessairement l’approuver, mais la responsabilité éditoriale implique d’en examiner les présupposés théologiques. Le discernement catholique ne consiste pas à choisir les récupérations politiques que l’on préfère, mais à refuser que le Christ soit transformé en caution de quelque radicalité que ce soit.
L’Église ne saurait être la propriété des conservateurs, pas davantage que celle des révolutionnaires. Sa doctrine sociale ne se laisse enfermer ni dans la défense systématique de l’ordre établi ni dans l’exaltation de sa destruction. Elle reconnaît la légitimité de la contestation des injustices, tout en rappelant que la dignité humaine, le bien commun et la loi morale demeurent inséparables. Saint Augustin distinguait déjà la cité terrestre, traversée par les passions humaines, de la Cité de Dieu, ordonnée à l’amour véritable. Cette distinction interdit de confondre l’espérance chrétienne avec la victoire historique d’un mouvement politique.
La question n’est donc pas de savoir si un catholique peut être engagé à gauche ou à droite. Elle est de déterminer si son engagement demeure soumis au jugement de l’Évangile, ou si, à l’inverse, il transforme l’Évangile en justification de convictions préalablement établies. Le christianisme ne reçoit sa vérité d’aucune révolution, d’aucun parti et d’aucune idéologie. C’est au contraire toute ambition politique qui doit accepter d’être jugée à la lumière du Christ.


