L’entretien accordé par l’abbé Davide Pagliarani à la rédaction de la FSSPX le 19 avril dernier, à Menzingen,ne laisse guère de place à l’ambiguïté. À l’approche des consécrations épiscopales annoncées pour le 1er juillet à Écône, le supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X entend justifier une décision déjà largement contestée dans l’Église. Mais plus encore qu’une défense circonstancielle, son propos prend la forme d’un véritable réquisitoire contre ce qu’il considère comme l’éloignement de Rome à l’égard de la Tradition catholique.
Dès les premières réponses, le ton est donné. L’abbé Pagliarani présente ces sacres non comme une manœuvre de survie institutionnelle, mais comme un geste grave imposé, selon lui, par la crise actuelle de l’Église. Il affirme ainsi que « les futures consécrations sont un acte de fidélité visant à préserver les moyens de sauver nos âmes et celles des autres ». Cette phrase est l’une des clefs de lecture de tout l’entretien : pour la Fraternité, la question n’est pas d’abord canonique, mais spirituelle. Elle touche au salut des âmes, à la transmission de la foi et à la permanence de la Tradition.
L’un des passages les plus significatifs du texte concerne le diagnostic porté sur la situation ecclésiale. L’abbé Pagliarani décrit un climat où le débat permanent sur des sujets graves finirait par banaliser la crise elle-même. Il met en garde contre « le fléau du pluralisme doctrinal », qui, selon lui, « finit par contaminer même les âmes les plus saines », jusqu’à produire « une lente et inexorable anesthésie ». Ce passage mérite d’être relevé, car il éclaire la logique de la Fraternité : ce qu’elle redoute, ce n’est pas seulement l’erreur ouverte, mais aussi l’habituation progressive à la confusion. Dans cette perspective, les consécrations apparaissent à ses yeux comme une manière de rompre avec l’inertie, voire de provoquer un sursaut. L’abbé parle même d’un « électrochoc salutaire ».
Le mot est fort. Il montre que la Fraternité entend donner à cet acte une portée qui dépasse largement son propre cadre. Elle veut poser un geste public qui oblige, selon elle, à prendre position.
Le cœur doctrinal de l’entretien tient dans une formule appelée à faire date : « la rupture ne vient pas de la Société Saint-Pie X, mais de la divergence flagrante des enseignements officiels avec la Tradition et le Magistère constant de l’Église ». On mesure ici la gravité du propos. L’abbé Pagliarani ne se contente pas de dénoncer des abus pastoraux ou des maladresses de gouvernement. Il met en cause, de manière bien plus radicale, certains enseignements officiels, qu’il juge incompatibles avec la Tradition reçue. C’est là l’un des points les plus sensibles de l’entretien, car il engage directement la question de l’autorité doctrinale dans l’Église.
Dans une lecture catholique classique, une telle affirmation appelle naturellement prudence et discernement. Car si l’on peut débattre de textes, d’orientations pastorales ou d’interprétations, l’accusation d’une « divergence flagrante » avec le Magistère constant pose une question de fond : comment maintenir l’unité visible de l’Église lorsqu’une partie de ses fils estime devoir résister à ce qui lui est proposé par l’autorité romaine ?
Une attaque directe contre les cardinaux Müller et Sarah
L’un des points demandant le plus d’attention est la critique formulée à l’encontre des cardinaux Gerhard Müller et Robert Sarah. L’abbé Pagliarani ne nie pas qu’ils aient souvent exprimé des réserves face à certaines orientations du pontificat précédent. Mais il juge leur position insuffisante, parce qu’elle resterait enfermée, selon lui, dans une contradiction non résolue entre la défense de la foi et l’obéissance au droit canonique. Il déclare ainsi : « Ces cardinaux et évêques souffrent d’un malaise plus profond et typiquement moderne : celui d’être incapables de concilier les exigences de la foi avec celles du droit canon ».
Cette citation montre que, pour le supérieur de la Fraternité, les critiques conservatrices adressées à Rome ne vont pas assez loin. En d’autres termes, il reproche à ces prélats de voir la crise sans en tirer toutes les conséquences. Là où eux cherchent à demeurer dans un cadre institutionnel et canonique strict, la Fraternité estime que la foi doit primer au point de justifier une action extraordinaire. Cette appréciation révèle avec netteté le fossé qui sépare désormais la FSSPX non seulement des courants progressistes, mais aussi du monde conservateur romain.
Pour expliquer sa position, l’abbé Pagliarani développe une argumentation récurrente dans la tradition lefebvriste : la loi de l’Église existe pour servir la foi, et non pour l’empêcher. Il soutient que « la pureté et la profession de la foi précèdent toute autre considération » et que le droit doit être ordonné à cette fin. Il va même plus loin, en invoquant l’exemple évangélique du Christ guérissant le jour du sabbat, afin de montrer qu’un bien supérieur peut parfois dispenser de l’application littérale de la loi. L’image est puissante, mais elle n’est pas neutre. Car elle place implicitement la Fraternité dans la position de ceux qui, face à une urgence spirituelle, se sentent moralement tenus d’agir malgré les interdictions.
Ce raisonnement constitue l’une des charpentes de tout l’entretien. Il explique pourquoi la Fraternité refuse que les sacres soient réduits à un simple problème disciplinaire. Pour elle, la question est plus radicale : il s’agit de savoir si l’on peut, au nom de la préservation de la foi, poser un acte que Rome jugera peut-être illicite.
Le soutien de Mgr Schneider et de Mgr Strickland mis en avant
L’abbé Pagliarani prend soin de souligner les soutiens reçus en dehors de la Fraternité. Il rend notamment hommage à Monseigneur Athanasius Schneider, dont il affirme que les interventions « passeront à l’histoire », et remercie aussi Monseigneur Joseph Strickland pour un message « plein de force, de clarté et de courage ». Ce passage n’est pas anodin. Il montre que la Fraternité cherche à inscrire son geste dans un courant plus large de résistance doctrinale. Elle veut apparaître non comme un îlot isolé, mais comme le point de ralliement possible de catholiques troublés par l’évolution de l’Église depuis plusieurs décennies. Toutefois, il faut ici conserver un regard mesuré : des soutiens ponctuels, même remarqués, ne changent pas à eux seuls la nature de la situation canonique. Ils témoignent d’une proximité de diagnostic, non d’une pleine convergence ecclésiale.
Le silence du pape Léon XIV pointé du doigt
Autre passage marquant : l’abbé Pagliarani dit sa surprise devant l’absence de réaction personnelle du pape Léon XIV. Il affirme : « Je suis surpris qu’il n’y ait eu jusqu’à présent aucune réponse ou réaction personnelle du Saint-Père ». Puis il ajoute : « Avant de déclarer éventuellement schismatique une société qui compte plus de mille membres (…) il serait souhaitable de connaître personnellement ceux qui vont être jugés. » Cette citation est importante, car elle vise à montrer que la Fraternité ne se place pas, du moins dans son propre récit, en dehors de toute relation avec le Successeur de Pierre. Elle continue de demander une écoute, une rencontre, une reconnaissance au moins humaine de sa réalité concrète. L’entretien souligne d’ailleurs qu’avec le pape François, malgré de graves divergences, un contact personnel avait pu avoir lieu rapidement. L’abbé se souvient d’un pape « particulièrement affable ». Ce contraste sert manifestement à mettre en scène une forme d’incompréhension devant l’attitude actuelle de Rome.
Le texte contient aussi des formules extrêmement rudes sur les orientations récentes du Vatican. L’abbé Pagliarani parle d’une « dictature idéologique et totalitaire de la tolérance ». Il critique l’idée de bénédictions accordées à des couples vivant dans le désordre moral, ainsi que certaines approches interreligieuses qu’il juge incompatibles avec la mission de conversion de l’Église. Ce passage est central pour comprendre la vision de la Fraternité. Celle-ci ne considère pas seulement que l’Église traverse une crise disciplinaire ou liturgique. Elle estime que des principes doctrinaux erronés se sont installés au cœur même de la vie ecclésiale. D’où cette autre formule frappante : la FSSPX serait appelée à être « un signe de contradiction », voire « une épine dans le flanc des réformateurs ».
Le vocabulaire est combattif, presque martial. Il traduit une conscience aiguë de la conflictualité. Il peut séduire ceux qui veulent une parole nette ; il peut aussi inquiéter ceux qui craignent que la fermeté doctrinale ne se transforme en logique d’affrontement permanent.
L’abbé Pagliarani ne s’en prend pas seulement aux réformes postconciliaires. Il critique aussi ce qu’il appelle un conservatisme trop court. Il dit avoir été frappé par « la réaction amère et systématique d’un certain milieu conservateur assez myope », lequel se serait trop focalisé sur la personne du pape François, sans remonter aux principes doctrinaux qu’il juge fautifs. Cette remarque mérite d’être prise au sérieux. Elle traduit une ligne constante de la Fraternité : le problème, selon elle, ne réside pas d’abord dans tel ou tel pontife, mais dans certaines orientations issues du concile Vatican II et de leur application continue. Autrement dit, changer de pape ne suffit pas, dans cette perspective, à résoudre la crise.
C’est pourquoi l’entretien prend une dimension plus profonde qu’une simple polémique conjoncturelle. Il réaffirme la lecture fondamentale de la FSSPX : l’origine de la crise doit être cherchée dans les principes, non seulement dans les excès. L’un des derniers passages de l’entretien résume bien la pensée de l’abbé Pagliarani : « La division n’est pas produite par la fidélité à la Tradition, mais bien par le départ d’avec elle ». Et encore : « La Société Saint-Pie X, par sa fidélité à la Tradition, s’efforce simplement de contribuer sans cesse à recoudre la tunique du Christ. »
La formule est forte, parce qu’elle inverse l’accusation habituellement portée contre la Fraternité. Là où beaucoup voient dans les sacres sans mandat pontifical un risque de fracture, l’abbé soutient au contraire que la vraie division vient de l’abandon de la Tradition. La Fraternité se présente alors non comme facteur de rupture, mais comme instrument de réparation. Cette thèse est cohérente avec l’ensemble de l’entretien, mais elle demeure l’objet du désaccord principal avec Rome. Car toute la question est là : peut-on prétendre « recoudre la tunique du Christ » par un acte que le Siège apostolique pourrait juger comme une désobéissance grave ? C’est tout le drame de cette séquence ecclésiale.
L’on remarque que l’entretien de l’abbé Pagliarani impressionne par sa cohérence interne, mais aussi par sa dureté. Il exprime une conviction enracinée, nourrie d’une lecture précise de la crise doctrinale contemporaine. Il révèle aussi une défiance très profonde à l’égard des autorités romaines actuelles, et même d’une partie du monde conservateur. Il serait injuste de ne pas reconnaître, dans ce texte, la volonté de défendre ce que la Fraternité considère comme le bien des âmes, la royauté du Christ et l’intégrité de la foi. Mais il serait tout aussi insuffisant de ne pas voir combien une telle logique, si elle se traduit en actes unilatéraux, expose l’Église à une nouvelle épreuve. Car la Tradition catholique n’est jamais pure mémoire ; elle est transmission vivante dans l’Église. Et l’unité de cette Église, même douloureusement éprouvée, demeure elle aussi un bien immense. C’est pourquoi les semaines qui viennent seront décisives. Elles diront si la fermeté affichée de part et d’autre laisse encore place à un chemin de clarté, de justice et de vérité, ou si l’on s’avance vers une nouvelle blessure ouverte dans le corps ecclésial.
Entretien donné à Menzingen le 19 avril 2026


