Par Philippe Marie
Le 9 septembre 2026, aux funérailles du roi Harald V de Norvège, Sunniva Gylver, « évêque » luthérienne d’Oslo, était là. Dreadlocks, piercing au nez, adepte des « messes yoga » : au-delà d’une esthétique provocatrice, elle incarne une conception du ministère épiscopal incompatible avec celle que l’Église catholique a reçue et transmise depuis les Apôtres. Sunniva Gylver ne se contente pas de rompre avec l’apparence traditionnelle du ministre chrétien. À 59 ans, celle qui dirige depuis 2025 le diocèse luthérien d’Oslo revendique des pratiques pastorales mêlant notamment yoga et célébration religieuse. Tout cela est présenté comme une manière d’ouvrir l’Église, de manifester sa diversité et de rejoindre l’homme contemporain.
Mais le christianisme n’a jamais eu pour mission de courir derrière les codes du monde pour prouver sa modernité. Et réduire le cas Gylver à une affaire de coiffure serait encore lui accorder trop peu d’importance. Le véritable problème est théologique.
Car Sunniva Gylver porte le titre d’« évêque »,mais elle n’est pas évêque au sens où l’Église catholique entend ce terme. Elle appartient à l’Église de Norvège, confession évangélique-luthérienne issue de la Réforme. Les ressemblances extérieures ne doivent pas masquer la rupture sacramentelle.
L’habit religieux lui-même finit par lui donner l’allure d’un personnage de carnaval : lorsque les signes sont détachés de la réalité sacramentelle qu’ils prétendent représenter, tout se trouve dénaturé et plus rien ne semble avoir de sens, sinon celui que chacun décide désormais de lui donner.
Dans l’Église catholique, l’évêque n’est pas un dirigeant religieux choisi pour représenter son époque. Il reçoit la plénitude du sacrement de l’ordre et s’inscrit dans la succession apostolique. Lumen gentium rappelle que les évêques ont succédé, « par institution divine », aux Apôtres comme pasteurs de l’Église. Voilà précisément ce qui sépare deux conceptions du christianisme. L’Église catholique affirme qu’elle ne dispose pas des sacrements comme d’une matière qu’elle pourrait remodeler en fonction des revendications contemporaines. Elle les reçoit.
La question des femmes « évêques » le démontre avec une particulière netteté.
Jean-Paul II a tranché dans Ordinatio sacerdotalis en 1994 : « l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes ». Il ne s’agit ni d’une discrimination ni d’un jugement sur les capacités féminines. L’Église compte parmi ses plus grandes figures des femmes qui n’ont jamais eu besoin de revêtir une mitre pour exercer une influence immense : la Vierge Marie, sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse d’Avila ou sainte Thérèse de Lisieux.
Le catholicisme affirme quelque chose de beaucoup plus exigeant : l’Église n’a pas le pouvoir de réécrire ce qu’elle a reçu du Christ.
L’anglicanisme aussi vient pourtant de pousser cette logique plus loin encore avec Sarah Mullally, première femme archevêque de Canterbury. Le symbole est considérable. Une femme occupe désormais un siège dont l’histoire remonte à saint Augustin de Canterbury, envoyé en Angleterre par le pape Grégoire le Grand à la fin du VIe siècle. Rome avait pourtant prévenu. Lorsque la Communion anglicane commença à envisager l’ordination sacerdotale des femmes, Paul VI avertit que cette évolution constituerait un nouvel et grave obstacle à la réconciliation. Il avait raison : comment prétendre retrouver la pleine communion lorsque l’une des parties modifie unilatéralement ce que l’autre considère comme appartenant à la constitution sacramentelle de l’Église ?
C’est également pourquoi les « messes yoga » de Sunniva Gylver ne peuvent être simplement rangées au rayon des sympathiques excentricités scandinaves. À force de vouloir rendre le christianisme contemporain, inclusif, adaptable et conforme aux attentes culturelles du moment, on finit par ne plus demander au monde de se convertir : c’est la religion elle-même qui se convertit aux catégories du monde. L’œcuménisme authentique ne consiste certainement pas à prétendre que ces différences seraient secondaires. L’unité chrétienne recherchée par l’Église catholique n’est ni une opération de communication ni une fraternité obtenue au prix de la vérité doctrinale.
Sunniva Gylver à Oslo et Sarah Mullally à Canterbury le rappellent brutalement : l’habit ne fait pas un évêque. Pour l’Église catholique, l’épiscopat n’est ni un costume, ni une promotion, ni une fonction que les évolutions sociales autoriseraient à redéfinir. Il est un ministère sacramentel reçu des Apôtres. Reste qu’à voir l’enthousiasme avec lequel certains courants de l’Église de France contemplent depuis des années l’ordination des femmes, Sunniva Gylver doit faire quelques envieux.
Une partie des médias dits catholiques qui accompagnent complaisamment ces revendications y trouvera également matière à rêver. Sarah Mullally et Sunniva Gylver, ces égéries d’une « autre Église », ne font peut-être pas encore leurs unes ; mais puisque Oslo a déjà montré que c’était possible, certains savent désormais jusqu’où peut conduire le programme dont ils vantent si volontiers les premières étapes. Le modèle existe : il ne reste plus qu’à l’importer.


