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« Homos et cathos » : ou l’Église sommée de se soumettre au monde

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Avec le livre "Homos et cathos. L’Église à l’épreuve du réel", préfacée par le cardinal Vesco, une partie du catholicisme occidental tente d’imposer une "révision "naturelle" de la doctrine de l’Église

Publié le 13 mai 2026 aux éditions Desclée de Brouwer, Homos et cathos. L’Église à l’épreuve du réel est un ouvrage collectif dirigé par Claire Bévierre et Florence Euverte, en lien avec l’association Reconnaissance, fondée par des parents catholiques d’enfants homosexuels. Le livre rassemble des témoignages de familles, de croyants homosexuels ainsi que des contributions de théologiens, moralistes et exégètes plaidant pour une révision profonde du regard de l’Église catholique sur l’homosexualité. L’ouvrage bénéficiera probablement d’une forte visibilité chez certains médias dits  » catholiques », toujours favorables aux appels à la « réinvention » ou à la « déconstruction » de la doctrine de l’Eglise, mais plus réservés lorsqu’il s’agit de défendre avec la même vigueur le magistère.

Cette exposition sera renforcée par la préface du cardinal Jean-Paul Vesco, dont les propos apparaissent comme un soutien à une évolution notable de la doctrine et de la pastorale catholiques concernant les relations homosexuelles. Présenté comme une réflexion pastorale fondée sur « l’expérience vécue », le livre s’inscrit en réalité dans un mouvement plus large de remise en cause de l’enseignement moral traditionnel de l’Église sur la sexualité, le mariage et l’anthropologie chrétienne.

Monseigneur Vesco @Tribune Chretienne

Le titre lui-même, L’Église à l’épreuve du réel, contient déjà un présupposé important : il suggère que le « réel » contemporain devrait devenir une sorte de tribunal devant lequel l’Église serait appelée à corriger sa doctrine. Or cette manière de poser le problème est déjà discutable. Qu’une réalité sociale existe ne signifie pas qu’elle doive devenir une norme morale ou théologique. Dans la pensée chrétienne, l’existence d’un désir, d’un comportement ou d’une pratique n’a jamais suffi à lui conférer une légitimité morale. Le christianisme n’a jamais enseigné que l’Église devait s’adapter à toutes les évolutions culturelles simplement parce qu’elles sont visibles ou socialement valorisées. Au contraire, l’Église affirme que la Révélation permet précisément de discerner, dans le réel humain, ce qui conduit au bien ou ce qui éloigne de l’ordre voulu par Dieu.

Dès lors, parler de « l’épreuve du réel » revient à inverser subtilement les rapports : ce n’est plus le réel qui est jugé à la lumière de l’Évangile, mais l’Évangile qui semble devoir être réinterprété à partir du réel contemporain.

Le projet porté par Homos et cathos se présente comme une démarche d’écoute et de compassion. Pourtant, derrière cette rhétorique pastorale apparaît une logique plus profonde : substituer progressivement l’expérience subjective à la Révélation, la sensibilité moderne à la doctrine et l’air du temps au dépôt de la foi.

La présentation commerciale du livre révèle immédiatement cette orientation. On y lit que l’ouvrage donne la parole à des chrétiens homosexuels et à des parents refusant « le silence » ou la « marginalisation ». Le cadre rhétorique est ainsi posé dès le départ : la position traditionnelle de l’Église est implicitement associée à l’exclusion et à la souffrance. Le débat doctrinal se trouve alors déplacé vers le registre émotionnel, où la fidélité à l’enseignement classique apparaît d’emblée comme moralement suspecte. La remise en question de la doctrine elle-même n’est jamais réellement abordée. Le point de départ demeure l’expérience individuelle, le ressenti personnel, comme si la vérité devait s’adapter à l’homme plutôt que l’homme chercher à conformer sa vie à la vérité.

Une autre formule résume bien cette logique : « entre la doctrine et le réel ». Comme si la doctrine appartenait à une abstraction froide tandis que les revendications contemporaines représenteraient seules la vie authentique. Pourtant, la doctrine chrétienne est précisément une lecture du réel humain à la lumière de la Révélation. Lorsque le livre évoque la nécessité de reconnaître chacun « comme il est », il sous-entend que l’identité profonde de la personne se confond avec ses désirs affectifs et sexuels. Or l’anthropologie chrétienne classique refuse cette réduction :

La dignité humaine ne repose pas sur les désirs mais sur la création de l’homme à l’image de Dieu, tourné vers le Bien. Dans cette perspective, reconnaître pleinement une personne ne signifie pas nécessairement valider moralement toutes ses pratiques ou toutes ses aspirations.

Le livre développe également l’idée d’une Église « enrichie par la diversité de ses enfants ». Cette formule traduit l’importation dans le langage ecclésial des catégories contemporaines de la diversité identitaire. Or, dans la tradition chrétienne, l’unité de l’Église repose d’abord sur une vérité commune reçue du Christ, et non sur la juxtaposition de subjectivités morales.

Le véritable enjeu du livre apparaît alors clairement : l’expérience humaine peut-elle devenir un critère capable de corriger la loi morale révélée ?

Toute l’argumentation repose implicitement sur cette inversion : puisque certains couples homosexuels apparaissent heureux, stables et sincères, la doctrine devrait être repensée. Pourtant, dans la pensée catholique, une relation peut être affectivement authentique tout en demeurant objectivement désordonnée au regard de la loi naturelle et de la Révélation. Contrairement à ce que suggère souvent la rhétorique contemporaine, la position catholique ne provient ni d’une obsession sexuelle ni d’un simple héritage culturel. Elle s’appuie sur une cohérence théologique et anthropologique ancienne.

Dans la doctrine catholique, la sexualité possède une finalité intrinsèque : l’union de l’homme et de la femme ainsi que l’ouverture à la transmission de la vie. La différence sexuelle n’est donc pas perçue comme un simple construit culturel, mais comme un élément constitutif de l’ordre de la création. C’est pourquoi le Catéchisme de l’Église catholique parle d’actes « intrinsèquement désordonnés », non pour humilier des personnes, mais pour désigner un acte considéré comme objectivement non ordonné à sa finalité propre. L’Ancien et le Nouveau Testament condamnent explicitement les pratiques homosexuelles, et pendant deux mille ans la lecture chrétienne de ces textes n’a pas connu d’ambiguïté majeure.

Le livre adopte cependant une stratégie devenue fréquente : il ne cherche plus directement à démontrer que la doctrine est fausse, mais à rendre moralement impossible sa défense en l’associant systématiquement à la souffrance, au rejet ou à la violence symbolique. Le débat quitte alors le terrain du vrai pour celui du ressenti et le mot magique  » d ‘inclusion » justifie tout et n’importe quoi. Pourtant, une doctrine n’est pas fausse parce qu’elle est difficile à vivre.

Le christianisme repose précisément sur une logique de conversion, de combat intérieur et de renoncement.

Ajoutons que le point le plus révélateur réside peut-être dans l’idée selon laquelle « l’expérience des familles » deviendrait un lieu de vérité théologique. Car si l’expérience vécue devient le critère ultime, alors toute norme stable disparaît. La théologie risque alors de se transformer en simple sociologie émotionnelle. Or le catholicisme affirme exactement l’inverse : la vérité révélée éclaire l’expérience humaine, elle n’est pas déterminée par elle.

La préface du cardinal Jean-Paul Vesco illustre parfaitement ce déplacement du débat :

« Qu’il est douloureux de reconnaître que face à une réalité humaine aussi complexe que l’homosexualité, nous peinions tant, en Église, à trouver les mots justes »

Lorsqu’il évoque la difficulté pour l’Église de « trouver les mots justes » face à l’homosexualité, il présente le problème comme essentiellement linguistique ou pastoral. Pourtant, la difficulté n’est pas d’abord une question de vocabulaire mais de doctrine. L’Église distingue déjà clairement les personnes, qui doivent être accueillies avec respect, et les actes homosexuels, qu’elle considère moralement désordonnés. Le recours fréquent à la notion de « complexité » joue également un rôle important. Bien sûr, les situations humaines sont complexes. Mais cette complexité n’abolit pas automatiquement la possibilité d’un jugement moral. Sinon toute morale cohérente deviendrait impossible.

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Derrière la question homosexuelle se cache en réalité un enjeu beaucoup plus vaste : celui de l’autorité doctrinale de l’Église. Si un enseignement moral constant peut être reconfiguré sous la pression culturelle, alors toute la morale catholique devient potentiellement révisable : mariage, filiation, contraception, différence sexuelle ou bioéthique ( GPA,PMA) de même pour l’euthanasie rebaptisée  » aide à mourir », le concept est le même, on rebaptise le droit de tuer en fraternité et en vraie-fausse dignité.

L’un des procédés les plus efficaces de ce type d’ouvrage consiste d’ailleurs à brouiller la distinction entre pastorale et doctrine. Officiellement, il ne s’agirait pas de modifier l’enseignement de l’Église, mais simplement d’adapter l’accueil et le langage pastoral. Pourtant, en transformant progressivement les pratiques, les catégories morales et le vocabulaire, on finit par rendre la doctrine traditionnelle pratiquement inapplicable ou incompréhensible.

Le désaccord fondamental porte finalement sur l’anthropologie elle-même. La culture contemporaine tend à considérer que l’identité profonde réside dans les désirs intérieurs et que toute limite morale constitue une oppression. L’anthropologie chrétienne affirme au contraire que la liberté consiste à ordonner sa vie vers le bien, et non à transformer chaque désir en droit.

Le livre s’inscrit ainsi dans une dynamique plus large de théologie dite « contextuelle », où les évolutions sociales deviennent progressivement des critères d’interprétation de l’Évangile. Le risque, selon cette critique, est alors de voir le christianisme s’adapter continuellement aux mutations culturelles au lieu d’exercer sur elles un discernement critique.

Au fond, le débat dépasse largement la seule question de l’homosexualité. Il touche à la manière dont l’Église comprend sa mission : transmettre fidèlement une vérité reçue ou réinterpréter cette vérité à partir des sensibilités contemporaines. La conclusion qui se dégage de cette analyse est claire : la charité chrétienne consiste à accueillir chaque personne avec respect et dignité, sans pour autant modifier ce que l’Église considère comme vrai sur le plan moral. Selon cette perspective, le danger de nombreux ouvrages contemporains est d’utiliser le langage de la compassion pour introduire progressivement une transformation doctrinale implicite, où le réel social contemporain devient finalement la norme d’interprétation de l’Évangile.

À l’image du Katholikentag allemand, où un stand consacré au BDSM et à une prétendue réflexion « chrétienne » sur le sadomasochisme a été officiellement accueilli, beaucoup de fidèles craignent qu’une fois la doctrine soumise au seul critère du vécu et des évolutions culturelles, plus aucune limite morale ne subsiste réellement et que toute vérité finisse par devenir négociable.

( écrit avec la participation d’un prêtre théologien )

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