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« Inculturer » le rite romain : jusqu’où veut aller le cardinal Spengler ?

Le cardinal Jaime Spengler - capture
Le cardinal Jaime Spengler - capture
Une orientation qui pose une question décisive : jusqu’où peut-on adapter la liturgie sans en altérer l’unité et le caractère reçu ?

Dans un entretien publié le 12 septembre, le cardinal brésilien estime que l’Église doit poursuivre son travail d’inculturation : « Le défi consiste à incarner l’Évangile dans les différentes cultures, sans le superposer à ce qu’il y a de bon dans ces cultures et sans nier ce qui appartient proprement à l’Évangile. »

Le cardinal Jaime Spengler, franciscain, est archevêque de Porto Alegre, au Brésil. Créé cardinal par le pape François en décembre 2024, il préside à la fois la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) et le Conseil épiscopal latino-américain (CELAM), ce qui en fait l’une des figures majeures de l’Église en Amérique latine. Il reconnaît lui-même l’ampleur du chantier : « Cela représente un défi considérable, tant théologiquement – comment développer une théologie véritablement inculturée – que pastoralement, dans la manière dont nous vivons la foi sous une forme inculturée. » Il estime donc nécessaire de disposer de personnes suffisamment préparées pour approfondir théologiquement et pastoralement cette question.

Sur le principe, rien d’étranger à la doctrine catholique. L’inculturation appartient depuis longtemps à la réflexion missionnaire de l’Église. Évangéliser n’a jamais signifié imposer partout des usages culturels européens. Le christianisme peut parler les langues des peuples et assumer ce qui, dans leurs traditions, est compatible avec la foi. Mais la question devient autrement plus délicate lorsqu’elle touche directement à la liturgie.

Lors du Synode des évêques de 2024, alors que la possibilité d’un rite amazonien était discutée, le cardinal Spengler avait défendu une autre voie : plutôt que créer un rite entièrement nouveau, approfondir l’inculturation du rite romain lui-même dans les différentes réalités culturelles. Il a depuis réaffirmé cette orientation. C’est précisément ici que commence l’interrogation.

Que signifie concrètement « inculturer » davantage le rite romain ? Jusqu’où le cardinal Spengler souhaite-t-il aller ? S’agit-il des langues, de la musique, des formes artistiques ou de certains gestes locaux compatibles avec la foi chrétienne ? Ou cette évolution pourrait-elle concerner des éléments plus profonds de la symbolique et du déroulement de la célébration ?

Ses déclarations ne permettent pas de l’affirmer. Il serait donc excessif de lui prêter l’intention de bouleverser la messe ou d’introduire des pratiques religieuses indigènes dans la liturgie. Mais cette absence de définition précise des limites rend justement la question légitime. D’autant que Rome vient de rappeler des principes particulièrement fermes. Devant 49 nouveaux évêques réunis à Rome, Monseigneur Aurelio García Macías, sous-secrétaire du Dicastère pour le Culte divin et la Discipline des sacrements, a rappelé que « la liturgie n’appartient pas au prêtre qui célèbre, au groupe qui la prépare ou à la communauté particulière qui y participe. La liturgie appartient au Christ et à l’Église ».

La formule touche au cœur du problème. La liturgie catholique n’est pas d’abord l’expression culturelle d’une communauté. Elle est un bien reçu de l’Église, célébration du mystère du Christ et acte de l’Église universelle. Une communauté locale ne peut donc pas en disposer comme d’un matériau qu’elle adapterait librement à sa sensibilité.

Le concile Vatican II lui-même pose une limite fondamentale : les adaptations légitimes doivent préserver « l’unité substantielle du rite romain ». Monseigneur García Macías met également en garde contre trois dérives : « l’innovation inutile », le « syncrétisme » et le « folklore ». « Aucune culture n’est l’Évangile », rappelle-t-il, ajoutant que « la liturgie n’est pas une représentation culturelle ». C’est probablement là que se situe le point de vigilance essentiel. Une culture ne doit pas seulement être accueillie par l’Évangile : elle doit aussi accepter d’être jugée, purifiée et parfois contredite par lui. « L’Évangile accueille et purifie, assume et transforme, confirme et corrige, élève et, lorsque cela est nécessaire, demande une rupture », rappelle Monseigneur García Macías.

Cette distinction prend une importance particulière là où demeurent des traditions religieuses préchrétiennes. Une langue, un instrument ou une expression artistique peuvent être intégrés à la célébration. Un symbole religieux porteur d’une conception du divin incompatible avec la Révélation pose une difficulté d’une tout autre nature. L’enjeu dépasse d’ailleurs l’Amazonie. Le rite romain manifeste une unité catholique qui transcende les cultures. Le fidèle africain, européen, asiatique ou latino-américain ne célèbre pas seulement la foi de sa communauté : il entre dans la prière de toute l’Église.

Le cardinal Spengler pose donc une question légitime. Mais plus il souhaite approfondir l’inculturation du rite romain, plus une autre question devient incontournable : qu’est-ce qui, dans la liturgie, peut être adapté et qu’est-ce qui doit demeurer reçu ? Car l’inculturation sert l’évangélisation tant que la culture est transformée par le Christ. Elle devient problématique lorsque, à l’inverse, c’est la liturgie qui finit par être remodelée selon la culture.

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