Il suffit de pousser jusqu’à leurs conséquences les théories dites « récentistes » pour voir surgir une France méconnaissable. Une France où Charlemagne peut devenir un personnage inventé, où plusieurs siècles du haut Moyen Âge disparaissent et où, dans les versions les plus radicales, la naissance même du christianisme est déplacée de plus d’un millénaire. Sous le terme de « récentisme » sont en réalité regroupées plusieurs constructions différentes. Toutes partagent cependant une même conviction : la chronologie historique communément admise serait profondément erronée et des événements distincts auraient été dupliqués, antidatés ou purement inventés.
Appliqué à l’histoire chrétienne de la France, le bouleversement est considérable.
La théorie du « temps fantôme », formulée par l’Allemand Heribert Illig au début des années 1990, est sans doute la plus spectaculaire. Selon lui, 297 années auraient été artificiellement introduites dans notre chronologie, entre 614 et 911. L’empereur Otton III et le pape Sylvestre II auraient notamment participé à cette manipulation afin de se situer symboliquement autour de l’an mille.
Conséquence vertigineuse : Charlemagne n’aurait jamais existé. Son règne, son couronnement impérial à Rome en l’an 800 et, plus largement, une partie considérable du monde carolingien appartiendraient à une histoire fabriquée. Pour l’histoire chrétienne de la France, ce n’est pas un détail. Faire disparaître Charlemagne revient à bouleverser toute la compréhension de l’Église franque des VIIIe et IXe siècles : ses rapports avec Rome, l’organisation des diocèses, les réformes du clergé, l’essor des écoles monastiques et cathédrales, la copie des manuscrits et cette « renaissance carolingienne » qui contribua précisément à transmettre une partie considérable de la culture chrétienne et antique.
Mais certaines formes de récentisme vont infiniment plus loin.
La « Nouvelle Chronologie » popularisée par le mathématicien russe Anatoli Fomenko considère qu’une grande partie de l’histoire antique et médiévale a été artificiellement allongée. Les mêmes événements auraient été racontés plusieurs fois sous des noms et à des époques différents. Le christianisme lui-même se retrouve alors entièrement déplacé.
Selon Fomenko, le Jésus historique n’aurait pas vécu au Ier siècle. Il serait essentiellement identifiable à l’empereur byzantin Andronic Ier Comnène et aurait été crucifié… en 1185. Jérusalem, Rome et Constantinople sont elles-mêmes réinterprétées dans cette reconstruction générale de l’Histoire.
Que devient alors l’histoire chrétienne de la Gaule ? La question est considérable. Car bien avant Clovis, le christianisme est attesté sur le territoire de la future France. Lorsque le roi des Francs arrive au pouvoir à la fin du Ve siècle, la Gaule possède déjà ses évêques, ses communautés chrétiennes et ses lieux de culte. Le christianisme nicéen est solidement implanté parmi les populations gallo-romaines. Avec une chronologie radicalement contractée, c’est toute cette continuité qui doit être réinterprétée : les premiers évêques, les martyrs de Gaule, le développement des diocèses, les conciles et progressivement la christianisation des campagnes.
Et vient évidemment Clovis.
Il faut ici distinguer la critique historique légitime du récentisme. Les historiens discutent encore la date exacte de son baptême, traditionnellement fixée à 496. Les sources sont peu nombreuses et Grégoire de Tours écrit plusieurs décennies après les événements. Discuter la date ou les circonstances du baptême relève donc du travail historique normal. Nier ou déplacer des siècles entiers de chronologie est d’une tout autre nature. Car la conversion de Clovis s’inscrit dans un ensemble beaucoup plus vaste. En 511, le roi convoque le concile d’Orléans. Ses successeurs multiplient les fondations religieuses. Au VIe siècle apparaissent ou se développent des établissements appelés à marquer durablement le paysage chrétien français : Sainte-Croix de Poitiers avec sainte Radegonde, Saint-Germain-des-Prés à Paris et de nombreux monastères et sanctuaires.
Il faudrait donc imaginer non pas la falsification d’un texte, mais celle d’un monde entier. Car l’histoire chrétienne n’est pas seulement écrite dans les chroniques. Elle est inscrite dans des tombes, des monnaies, des inscriptions, des fondations d’églises, des manuscrits, des reliquaires et des vestiges archéologiques. Elle se retrouve dans les successions épiscopales, les actes des conciles, les échanges entre souverains, évêques et papes, mais également dans des sources produites hors du royaume franc.
C’est là que le récentisme rencontre son principal obstacle.
Pour faire disparaître plusieurs siècles d’histoire chrétienne française, il ne suffit pas d’affirmer que des moines médiévaux auraient falsifié des manuscrits. Il faut expliquer pourquoi les traces matérielles concordent avec les sources écrites, pourquoi différentes méthodes scientifiques de datation aboutissent à des chronologies compatibles et pourquoi des civilisations qui n’obéissaient évidemment pas à l’Église occidentale ont conservé des chronologies qui recoupent la nôtre. C’est notamment pour ces raisons que les thèses du « temps fantôme » sont rejetées par les historiens et les archéologues.
Le cas de la France est particulièrement révélateur. Son histoire chrétienne ne repose pas sur un événement unique que l’on pourrait supprimer en contestant un manuscrit. Elle résulte d’une accumulation continue de traces. On peut discuter ce que signifie politiquement le baptême de Clovis. On peut distinguer l’homme historique de la figure presque providentielle construite autour de lui au cours des siècles. Les historiens eux-mêmes le font depuis longtemps.
Mais supprimer Charlemagne, déplacer le Christ au XIIe siècle ou contracter plusieurs siècles d’histoire oblige à reconstruire artificiellement presque tout ce qui les entoure. Des premiers chrétiens de Gaule aux Mérovingiens, des monastères aux Carolingiens, des évêques aux souverains, l’histoire chrétienne de la France offre ainsi un remarquable antidote au récentisme : plus on cherche à la faire disparaître, plus il faut expliquer l’extraordinaire quantité de traces qu’elle a laissées derrière elle.


