À peine arrivé en Angola, troisième étape de son voyage apostolique en Afrique, le pape Léon XIV a prononcé à Luanda un discours d’une rare portée, à la fois spirituelle et profondément politique, devant les autorités, la société civile et le corps diplomatique. D’emblée, le ton est donné. Le pape ne vient pas en observateur extérieur, mais « en pèlerin à la recherche des traces des passages de Dieu sur cette terre qu’Il aime ». Une formule qui situe immédiatement l’enjeu, l’Afrique n’est pas un objet géopolitique, mais un lieu théologique, où Dieu agit dans l’histoire. Dans un contexte marqué par les inégalités, les catastrophes naturelles et les tensions sociales, le pape a tenu à exprimer sa proximité, rappelant que « personne ne doit être laissé seul pour affronter les adversités de la vie ». Cette affirmation, déjà prononcée au Cameroun, prend ici une dimension politique concrète, elle implique une responsabilité collective des institutions.
Mais c’est surtout dans sa critique du modèle économique dominant que le discours prend une ampleur particulière. Léon XIV dénonce sans détour « cette chaîne d’intérêts qui réduit la réalité et la vie elle-même à une marchandise d’échange ». Derrière ces mots, c’est toute une logique extractiviste qui est visée, une économie qui exploite les ressources africaines sans construire le bien commun. Le pape va plus loin encore, en soulignant les conséquences dramatiques de ces mécanismes : « Combien de souffrances, combien de morts, combien de catastrophes sociales et environnementales sont engendrées par cette logique d’exploitation ! » Une dénonciation qui rejoint les analyses contemporaines sur la prédation économique et les déséquilibres Nord-Sud.
Sur le plan théologique, le Saint-Père introduit une notion décisive, celle de l’espérance comme force politique. « L’Afrique est pour le monde entier une source de joie et d’espérance », affirme-t-il, allant jusqu’à qualifier ces vertus de « politiques ». Une idée forte, l’espérance n’est pas un simple sentiment privé, mais un moteur de transformation sociale. Cette perspective s’enracine dans une anthropologie chrétienne profonde : « le désir d’infini qui habite le cœur humain est un principe de transformation sociale plus profond que n’importe quel programme politique ». Autrement dit, aucune réforme durable ne peut se faire sans une conversion du regard sur l’homme.
Dans cette logique, le pape appelle explicitement à une responsabilité des dirigeants : « N’ayez pas peur de la dissidence, n’étouffez pas les visions des jeunes et les rêves des anciens ». Une invitation à dépasser les logiques de pouvoir fermées pour entrer dans une dynamique de dialogue. Il reprend ici, dans la continuité du magistère de Pape François, l’idée que le conflit ne doit pas être nié ni absolutisé, mais transformé : « il y a une troisième voie […] accepter de supporter le conflit, de le résoudre et de le transformer en un maillon d’un nouveau processus ».
Cette approche a une portée géopolitique majeure. Dans un continent souvent marqué par les fractures, le pape propose une méthode, non pas l’écrasement des oppositions, mais leur intégration dans un processus de construction commune.
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L’un des passages les plus forts du discours concerne la critique des systèmes de domination. Léon XIV met en garde contre « les despotes et les tyrans du corps et de l’esprit » qui cherchent à « rendre les âmes passives […] dociles et asservies au pouvoir ». Une analyse qui dépasse les régimes politiques pour viser aussi les mécanismes culturels et médiatiques d’aliénation. Il souligne également un danger contemporain, « le vacarme médiatique, le mirage de l’or, le mythe identitaire », autant de facteurs qui fragmentent les sociétés et empêchent la construction d’une véritable fraternité.
Face à cela, le pape propose une réponse radicale, la redécouverte de la joie comme force libératrice. « Sans joie il n’y a pas de renouveau ; sans intériorité il n’y a pas de libération ; sans rencontre il n’y a pas de politique ». Cette trilogie, profondément chrétienne, redéfinit la politique comme un espace de relation, et non de domination. C’est dans ce cadre qu’intervient l’appel central de son discours : « Ensemble, vous pouvez faire de l’Angola un projet d’espérance ». Une phrase qui dépasse le simple encouragement, elle trace un horizon.
Un horizon dans lequel l’Église entend jouer son rôle, non pas comme puissance, mais comme « levain dans la pâte », favorisant « l’émergence d’un modèle juste de coexistence, libéré des esclavages imposés par des élites aux fortunes considérables et aux joies factices ». Cette dénonciation des « joies factices » est, en creux, une critique des sociétés consuméristes et des élites déconnectées, qui imposent des modèles étrangers aux réalités locales.
Enfin, le pape conclut en recentrant tout sur le Christ : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ». Une référence biblique qui rappelle que l’espérance chrétienne naît toujours des marges, des exclus, de ceux que le monde oublie. Ainsi, à Luanda, le pape Léon XIV n’a pas seulement prononcé un discours diplomatique. Il a proposé une vision, celle d’une Afrique capable de devenir non pas un terrain d’exploitation, mais un sujet de son propre destin.Une Afrique appelée à devenir, selon ses propres mots, un véritable « projet d’espérance ».
RENCONTRE AVEC LES AUTORITÉS, LES REPRÉSENTANTS DE LA SOCIÉTÉ CIVILE
ET LE CORPS DIPLOMATIQUE
DISCOURS DU SAINT-PÈRE
Luanda
Samedi 18 avril 2026
« Monsieur le Président,
Distinguées Autorités et membres du Corps Diplomatique,
Mesdames et Messieurs !
C’est pour moi une grande joie d’être parmi vous. Merci, Monsieur le Président, de m’avoir invité à visiter l’Angola et pour vos paroles de bienvenue. Je viens à vous pour rencontrer votre peuple, en pèlerin à la recherche des traces des passages de Dieu sur cette terre qu’Il aime.
Avant de poursuivre, j’aimerais assurer de mes prières les victimes des fortes pluies et des inondations qui ont frappé la province de Benguela, et exprimer ma proximité aux familles qui ont perdu leur maison. Je sais également que vous, Angolais, êtes unis dans une grande chaîne de solidarité en faveur des personnes touchées.
Je souhaite vous rencontrer dans la gratuité de la paix et reconnaître que votre peuple possède des trésors qui ne peuvent être ni vendus, ni volés. En particulier, il porte en lui une joie que même les circonstances les plus défavorables n’ont pas su éteindre. Cette joie, qui connaît aussi la douleur, l’indignation, les déceptions et les défaites, résiste et renaît chez ceux qui ont gardé leur cœur et leur esprit libres de la tromperie de la richesse. Vous savez bien que trop souvent, on a regardé et on regarde encore vos régions pour donner ou, le plus souvent, pour prendre quelque chose. Il faut briser cette chaîne d’intérêts qui réduit la réalité et la vie elle-même à une marchandise d’échange.
L’Afrique est pour le monde entier une source de joie et d’espérance, que je n’hésiterais pas à qualifier de vertus « politiques », car ses jeunes et ses pauvres rêvent encore, espèrent encore, ne se contentent pas de ce qui existe déjà, souhaitent se relever, se préparer à assumer de grandes responsabilités, s’engager personnellement. La sagesse d’un peuple, en effet, ne se laisse éteindre par aucune idéologie et, en vérité, le désir d’infini qui habite le cœur humain est un principe de transformation sociale plus profond que n’importe quel programme politique ou culturel. Je suis ici, parmi vous, au service des meilleures énergies qui animent les personnes et les communautés dont l’Angola est une mosaïque hautement colorée. Je souhaite écouter et encourager ceux qui ont déjà choisi le bien, la justice, la paix, la tolérance, la réconciliation. En même temps, avec les millions d’hommes et de femmes de bonne volonté qui constituent la première richesse de ce pays, j’entends aussi invoquer la conversion de ceux qui choisissent des voies opposées et font obstacle à son développement harmonieux et fraternel.
Chers amis, j’ai évoqué les richesses matérielles sur lesquelles des intérêts puissants mettent la main, y compris dans votre pays. Combien de souffrances, combien de morts, combien de catastrophes sociales et environnementales sont engendrées par cette logique d’exploitation ! Nous voyons désormais, partout dans le monde, comment elle alimente un modèle de développement qui discrimine et exclut, mais qui prétend encore s’imposer comme le seul possible. Le saint Pape Paul VI, interprétant avec perspicacité les inquiétudes de la jeunesse, dénonçait déjà il y a soixante ans « l’aspect sénile – tout à fait anachronique – d’une civilisation commerciale, hédoniste, matérialiste, qui tente encore de se faire passer pour porteuse d’avenir ». Et il observait : « Contre cette illusion, la réaction instinctive de nombreux jeunes, malgré ses excès, exprime une valeur réelle. Cette génération attend autre chose » (Exhort. ap. Gaudete in Domino, VI). Vous êtes les témoins, grâce aux sagesses très anciennes qui nourrissent votre pensée et votre sentiment, que la création est harmonie dans la richesse de la diversité. Votre peuple a souffert chaque fois que cette harmonie a été violée par l’arrogance de certains. Il porte les cicatrices tant de l’exploitation matérielle que de la prétention d’imposer une idée aux autres. L’Afrique a un besoin urgent de surmonter les situations et les phénomènes de conflit et d’hostilité qui déchirent le tissu social et politique de tant de pays, alimentant la pauvreté et l’exclusion. Ce n’est que dans la rencontre que la vie s’épanouit. Au commencement est le dialogue. Cela n’exclut pas la divergence d’opinion, qui peut se transformer en conflit.
Mon vénéré prédécesseur, le Pape François, nous en a donné une interprétation inoubliable : « Face à un conflit, certains regardent simplement celui-ci et passent devant comme si de rien n’était, ils s’en lavent les mains pour pouvoir continuer leur vie. D’autres entrent dans le conflit de telle manière qu’ils en restent prisonniers, perdent l’horizon, projettent sur les institutions leurs propres confusions et insatisfactions, de sorte que l’unité devient impossible. Mais il y a une troisième voie, la mieux adaptée, de se situer face à un conflit. C’est d’accepter de supporter le conflit, de le résoudre et de le transformer en un maillon d’un nouveau processus. “Bienheureux les artisans de paix !” (Mt 5, 9) » (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 227). L’Angola peut grandir considérablement, si avant tout, vous, qui avez autorité dans le pays, croyez en la diversité de sa richesse. N’ayez pas peur de la dissidence, n’étouffez pas les visions des jeunes et les rêves des anciens, sachez gérer les conflits en les transformant en chemins de renouveau. Faites passer le bien commun avant celui de votre camp, sans jamais confondre votre camp avec le tout. L’histoire vous donnera alors raison, même si, dans l’immédiat, certains vous sont hostiles.
J’ai évoqué la joie et l’espoir qui caractérisent votre jeune société. On les considère généralement comme des sentiments personnels, privés. Or ils sont une force intense et expansive qui s’oppose à toute résignation et à toute tentation de repli sur soi. Les despotes et les tyrans du corps et de l’esprit veulent rendre les âmes passives et les passions tristes, enclines à l’inertie, dociles et asservies au pouvoir. Dans la tristesse, nous sommes en effet à la merci de nos peurs et de nos fantasmes, nous nous réfugions dans le fanatisme, la soumission, le vacarme médiatique, le mirage de l’or, le mythe identitaire. Le mécontentement, le sentiment d’impuissance et de déracinement nous séparent, au lieu de nous rapprocher, en répandant un climat d’aliénation vis-à-vis de la chose publique, de mépris pour le malheur d’autrui et de négation de toute fraternité. Une telle discorde désagrège les relations constitutives que chacun entretient avec soi-même, avec les autres et avec la réalité. Comme le faisait encore remarquer le Pape François : « La meilleure façon de dominer et d’avancer sans restrictions, c’est de semer le désespoir et de susciter une méfiance constante, même sous le prétexte de la défense de certaines valeurs. Aujourd’hui, dans de nombreux pays, on se sert du système politique pour exaspérer, exacerber et pour polariser » (Lettre encyclique Fratelli tutti, n. 15).
C’est la joie véritable qui nous libère de cette aliénation, et ce n’est pas un hasard si la foi la reconnaît comme un don du Saint-Esprit. Et, comme l’a écrit saint Paul, « le fruit de l’Esprit […] est amour, joie, paix » (Ga 5, 22). La joie est en effet ce qui intensifie la vie et nous pousse vers le champ ouvert de la vie sociale : chacun se réjouit en mettant à profit ses capacités relationnelles, en prenant conscience de contribuer au bien commun et en se voyant reconnu comme une personne unique et digne, au sein d’une communauté de rencontres qui se multiplient et élargissent l’esprit. La joie sait tracer des trajectoires même dans les zones les plus sombres de l’immobilisme et de l’angoisse. Examinons donc notre cœur, chers amis, car sans joie il n’y a pas de renouveau ; sans intériorité il n’y a pas de libération ; sans rencontre il n’y a pas de politique ; sans l’autre il n’y a pas de justice.
Ensemble, vous pouvez faire de l’Angola un projet d’espérance. L’Église catholique, dont je sais combien vous appréciez l’œuvre au service de ce pays, souhaite être le levain dans la pâte et favoriser l’émergence d’un modèle juste de coexistence, libéré des esclavages imposés par des élites aux fortunes considérables et aux joies factices. Ce n’est qu’ensemble que nous pourrons multiplier les talents de ce merveilleux peuple, jusque dans les périphéries urbaines et les régions rurales les plus reculées où bat sa vie et se prépare son avenir. Éliminons les obstacles au développement humain intégral, en luttant et en espérant aux côtés de ceux que le monde a rejetés, mais que Dieu a choisis. C’est ainsi, en effet, qu’est née notre espérance : « La pierre qu’ont rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » (Ps 118, 22), Jésus-Christ, plénitude de l’homme et de l’histoire.
Que Dieu bénisse l’Angola !
Merci. »
Source Vatican


