Depuis l’esplanade de Kilamba, dans la périphérie de Luanda, la célébration du troisième dimanche de Pâques a constitué l’un des moments centraux du voyage apostolique du pape Léon XIV en Angola. Devant près de 200 000 fidèles rassemblés dans ce vaste quartier résidentiel de Kilamba Kiaxi, le Saint-Père, après avoir parcouru la foule en papamobile, a présidé la messe solennelle, marquée par des lectures et des chants en portugais et en kimbundu. La célébration s’est conclue par les remerciements de l’archevêque de Luanda, Mgr Filomeno do Nascimento Vieira Dias, et la récitation du Regina Caeli.
Dans son homélie, le pape Léon XIV a proposé une lecture spirituelle de l’histoire angolaise, marquée par la guerre, les divisions et la pauvreté. Il a évoqué « ce pays beau et blessé, qui a faim et soif d’espérance, de paix et de fraternité », établissant un parallèle entre la tristesse des disciples et les blessures d’un peuple éprouvé. Mais c’est surtout son avertissement contre certaines dérives religieuses qui a marqué son discours. Le pape a souligné avec clarté : « il est nécessaire de veiller sur certaines formes de religiosité traditionnelle (…) qui risquent aussi de confondre et de mêler des éléments magiques et superstitieux qui n’aident pas sur le chemin spirituel ». Et d’insister avec force : « Demeurez fidèles à l’enseignement de l’Église, faites confiance à vos pasteurs et gardez les yeux fixés sur Jésus ».
Cette exhortation s’inscrit dans la continuité de l’enseignement constant de l’Église, qui distingue avec précision la foi théologale, fondée sur la Révélation divine, des pratiques magiques ou superstitieuses, qui relèvent d’une tentative humaine de manipulation du sacré. La superstition, au sens théologique, est une déviation du culte rendu au vrai Dieu, en attribuant à des rites ou à des objets une efficacité quasi automatique, indépendante de la grâce. En dénonçant ces mélanges, le pape Léon XIV rappelle que la foi chrétienne ne peut être réduite à un syncrétisme culturel. Elle suppose une conversion intérieure, une adhésion libre à la vérité révélée, et une vie sacramentelle authentique. La tentation de mêler l’Évangile à des pratiques magiques traduit souvent une peur existentielle ou une recherche de sécurité immédiate, mais elle obscurcit la relation personnelle avec Dieu.
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Face à ces dérives, le Saint-Père recentre vigoureusement la vie chrétienne sur ses fondements : « la prière », « l’écoute de sa Parole » et surtout « la célébration de l’Eucharistie ». Il affirme avec force : « C’est là que nous rencontrons Dieu ». Cette insistance eucharistique n’est pas anodine. Elle rappelle que le Christ se donne réellement, non pas comme une force impersonnelle à manipuler, mais comme une présence vivante qui se reçoit dans la foi. Le lien avec le récit d’Emmaüs est ici central : « leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent ». La reconnaissance du Christ ne passe pas par des pratiques ésotériques, mais par l’intelligence des Écritures et la fraction du pain. C’est dans cette double médiation, Parole et Sacrement, que s’enracine la vie chrétienne authentique.
L’un des développements les plus profonds de l’homélie réside dans cette affirmation : reconnaître le Christ « non seulement dans l’Eucharistie, mais aussi là où une vie devient pain partagé ». Le pape propose ici une véritable théologie de la charité comme prolongement du mystère eucharistique.
Le chrétien, configuré au Christ, est appelé à devenir lui-même « pain rompu » pour les autres. Cette dimension sacrificielle et oblative de la vie chrétienne s’oppose radicalement à toute logique magique, qui cherche à recevoir sans se donner. Là où la superstition instrumentalise le sacré, l’Eucharistie transforme le croyant en don. Enfin, le pape Léon XIV inscrit cette exigence spirituelle dans une perspective sociale et politique. L’Angola, marqué par « les inimitiés et les divisions », ne pourra se reconstruire durablement que sur des bases morales solides. « La plaie de la corruption » ne pourra être guérie que par « une nouvelle culture de la justice et du partage ». Ainsi, la purification de la foi n’est pas une question secondaire : elle conditionne la renaissance d’un peuple. Une foi authentique engendre une société renouvelée, tandis qu’une religiosité déformée risque d’entretenir les logiques de peur, de domination ou de fatalisme.
En appelant à rejeter « des éléments de magie et de superstition », le pape Léon XIV ne s’adresse donc pas seulement à la conscience individuelle, mais à l’âme même d’une nation en quête d’espérance.
Homélie de Léon XIV
« Chers frères et sœurs, le cœur rempli de gratitude, je célèbre l’Eucharistie parmi vous. Je remercie Dieu pour ce don et je vous remercie pour votre accueil joyeux.
En ce troisième dimanche de Pâques, le Seigneur nous a parlé à travers l’Évangile d’Emmaüs. Laissons-nous illuminer par la Parole de Vie. Deux disciples du Seigneur, le cœur blessé et triste, quittent Jérusalem pour retourner dans leur village d’Emmaüs. Ils ont vu mourir Jésus, en qui ils avaient mis leur confiance et qu’ils avaient suivi, et maintenant, déçus et vaincus, ils rentrent chez eux. En chemin, ils conversent entre eux de tout ce qui s’était passé. Ils ont besoin d’en parler, de raconter ce qu’ils ont vu, de partager ce qu’ils ont vécu, même si cela risque de les emprisonner dans la douleur et de les fermer à l’espérance.
Frères et sœurs, dans cette scène initiale de l’Évangile, je vois reflétée l’histoire de l’Angola, ce pays magnifique mais blessé, qui a faim et soif d’espérance, de paix et de fraternité. En effet, la conversation le long de la route des deux disciples qui rappelaient avec désespoir ce qui était arrivé à leur Maître, rappelle la douleur qui a marqué votre nation : une longue guerre civile avec ses séquelles d’ennemis et de divisions, de ressources gaspillées et de pauvreté.
Quand on est immergé pendant longtemps dans une histoire marquée par la douleur, il y a un risque, similaire à celui des disciples, de perdre l’espoir et de rester paralysé par le découragement. Ils marchent, mais ils sont toujours bloqués par ce qui s’est passé trois jours plus tôt, quand ils ont vu Jésus mourir. Ils conversent, mais sans espoir ni issue. Ils parlent à nouveau de ce qui s’est passé avec la fatigue de ceux qui ne savent plus comment recommencer, ou si cela est même possible.
Chers amis, la bonne nouvelle du Seigneur, aujourd’hui encore pour nous, est celle-ci : Il est vivant ! Il est ressuscité et il marche à nos côtés alors que nous traversons la souffrance et l’amertume, ouvrant nos yeux pour que nous puissions reconnaître son œuvre et nous donnant la grâce de recommencer à zéro et de construire l’avenir. Le Seigneur accompagne les disciples déçus et sans espoir et, en devenant leur compagnon de route, il les aide à reconstituer leur histoire, à regarder au-delà de la douleur et à découvrir qu’ils ne sont pas seuls sur le chemin, et qu’un avenir encore habité par le Dieu d’amour les attend. Et quand il s’arrête pour dîner avec eux, s’assoit à table et rompt le pain, leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent.
C’est le chemin tracé aussi pour nous, pour vous, chers frères et sœurs en Angola, pour recommencer. D’une part, la certitude que le Seigneur nous accompagne et a de la compassion pour nous ; c’est aussi l’engagement qu’il nous demande. Nous faisons l’expérience de la compagnie du Seigneur surtout dans notre relation avec lui à travers la prière, l’écoute de sa Parole qui enflamme nos cœurs comme ceux des deux disciples, et surtout dans la célébration de l’Eucharistie. C’est ici que nous rencontrons Dieu.
Par conséquent, nous devons toujours être vigilants à l’égard des formes traditionnelles de religion, certes enracinées dans notre culture, mais qui risquent en même temps de confondre et de mélanger des éléments de magie et de superstition qui n’aident pas au voyage spirituel. Restez fidèles à ce que l’Église enseigne, faites confiance à vos pasteurs et gardez les yeux fixés sur Jésus qui se révèle dans la Parole et dans l’Eucharistie. Dans les deux, nous faisons l’expérience que le Seigneur ressuscité marche à nos côtés et, unis à lui, nous aussi nous conquérons la mort qui nous accable et nous pouvons alors vivre comme des ressuscités.
Cette certitude de ne pas être seul en chemin est complétée par l’engagement généreux de guérir les blessures et de raviver l’espérance. En fait, si les disciples reconnaissent Jésus quand il rompt le pain pour eux, cela signifie que nous aussi nous devons le reconnaître de cette façon : dans l’Eucharistie, mais pas seulement dans l’Eucharistie, partout où il y a une vie qui devient du pain rompu, partout où quelqu’un fait un don de compassion comme Jésus.
L’histoire de votre pays a des conséquences, des conséquences encore difficiles que vous endurez. Les problèmes sociaux et économiques et les diverses formes de pauvreté appellent à la présence de l’Église. Une Église qui sait accompagner sur le chemin et écouter le cri de ses enfants. Une Église qui, avec la lumière de la Parole et la nourriture de l’Eucharistie, sait raviver l’espérance perdue. Une Église faite de gens comme vous, qui se donnent tout comme Jésus rompt le pain pour les deux disciples d’Emmaüs.
L’Angola a besoin d’évêques, de prêtres, de missionnaires, de religieux et de religieuses, de laïcs qui ont dans leur cœur le désir de « rompre » leur propre vie et de la donner aux autres, de s’engager dans l’amour mutuel et le pardon, de construire des espaces de fraternité et de paix, et de poser des actes de compassion et de solidarité envers ceux qui en ont le plus besoin. Avec la grâce du Christ ressuscité, nous pouvons devenir ce pain rompu qui transforme la réalité.
Et tout comme l’Eucharistie nous rappelle que nous sommes un seul corps et un seul esprit unis au Seigneur, nous aussi nous pouvons et devons vouloir construire un pays où toutes les divisions sont à jamais surmontées, où la haine et la violence disparaissent, et où la plaie de la corruption est guérie par une nouvelle culture de justice et de partage. Alors seulement, l’avenir d’espérance sera possible, surtout pour les nombreux jeunes qui ont perdu cet espoir.
Chers frères et sœurs, aujourd’hui, il est nécessaire de regarder vers l’avenir avec espoir et de construire cet espoir. N’ayez pas peur de le faire ! Le Jésus ressuscité qui marche sur la route avec vous et pour vous, et qui se rompt lui-même comme du pain, vous encourage à être les témoins de sa résurrection et à être les protagonistes d’une humanité nouvelle, d’une société nouvelle.
Dans ce voyage, chers frères et sœurs, vous pouvez compter sur la proximité et la prière du Pape. Et je sais aussi que je peux compter sur vous. Je vous remercie. Je vous confie à la protection et à l’intercession de la Vierge Marie, Notre-Dame de Muxima, pour qu’elle vous soutienne toujours dans la foi, l’espérance et la charité. Amen. »
Source Vatican


