Portée par une nouvelle génération de militantes, l’association Magdala entend promouvoir une Église plus « inclusive », plus « horizontale » et affranchie du « patriarcat clérical ». Mais derrière ces revendications se dessine une question fondamentale : l’Église peut-elle se réformer en remettant en cause ce qu’elle considère avoir reçu du Christ lui-même ? Depuis plusieurs années, un nouveau courant prend de l’ampleur dans certains milieux catholiques français. Son visage le plus visible est aujourd’hui l’association Magdala, héritière du Comité de la Jupe fondé en réaction aux propos du cardinal André Vingt-Trois sur la place des femmes dans l’Église.
Se présentant comme un espace de réflexion et d’engagement, ce mouvement rassemble des catholiques qui souhaitent voir évoluer profondément l’institution ecclésiale sur des questions aussi diverses que l’ordination des femmes, les ministères, la morale sexuelle, l’accueil des personnes LGBT ou encore l’avortement. À écouter ses responsables, il s’agirait de rendre l’Église plus juste, plus ouverte et plus fidèle à l’Évangile. L’association affirme notamment vouloir « défendre la cause des femmes », « promouvoir un christianisme et une lecture de l’Évangile non androcentrés », « militer pour une gouvernance horizontale » et même « faire advenir un autre visage de l’Église alternatif, ouvert et inclusif ». Ces formules peuvent sembler séduisantes. Pourtant, lorsqu’on les examine à la lumière de la doctrine catholique, elles soulèvent des questions considérables.
Car au fond, le débat ne porte pas seulement sur la place des femmes. Il porte sur la nature même de l’Église.
L’histoire du catholicisme regorge pourtant de figures féminines dont l’influence fut immense. Sainte Catherine de Sienne conseillait les papes et contribua au retour de la papauté à Rome. Sainte Thérèse d’Avila réforma le Carmel. Sainte Hildegarde de Bingen fut consultée par les évêques, les princes et les souverains. Sainte Thérèse de Lisieux, proclamée docteur de l’Église par saint Jean-Paul II, est devenue avec saint François Xavier patronne universelle des missions alors même qu’elle n’a jamais quitté son carmel normand. Quant à la Vierge Marie, elle occupe dans la foi catholique une place qu’aucun pape, aucun évêque et aucun prêtre n’a jamais atteinte. La grandeur dans l’Église n’a donc jamais été liée à l’exercice d’un pouvoir.
Pourtant, les revendications portées aujourd’hui vont bien au-delà de cette question. Elles touchent à la structure des ministères, à l’autorité dans l’Église, à la morale sexuelle, à l’anthropologie chrétienne et parfois même à la compréhension de la Révélation.
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Nous ne sommes plus simplement face à une réflexion sur la place des femmes. Nous sommes face à une vision globale du christianisme. L’un des objectifs affichés par Magdala consiste à promouvoir une lecture « non androcentrée » de l’Évangile. Cela semble supposer que l’Église aurait lu et interprété les Écritures pendant deux mille ans à travers un prisme masculin déformant le message du Christ. Or une telle affirmation est loin d’être anodine. Elle revient implicitement à considérer que les Pères de l’Église, les grands docteurs, les conciles, les saints, les papes et les générations successives de croyants auraient été incapables de comprendre correctement certains aspects fondamentaux de la Révélation. Rappelons que l’Église enseigne en effet qu’elle est assistée par l’Esprit Saint dans la transmission fidèle du dépôt de la foi. Cela ne signifie pas que ses membres soient parfaits ou exempts d’erreurs personnelles. Mais cela signifie que l’Église ne peut pas avoir trahi pendant vingt siècles le cœur du message du Christ. Si l’on affirme le contraire, c’est toute la confiance accordée à la Tradition qui vacille.
Plus révélatrice encore est la volonté affichée de faire advenir « un autre visage de l’Église alternatif, ouvert et inclusif ». Cela interroge profondément, Le Christ a fondé une Église. Les Apôtres l’ont reçue. Les générations suivantes l’ont transmise. Naturellement, des réformes sont parfois nécessaires. L’histoire de l’Église en est remplie. Mais les grandes réformes catholiques ont toujours consisté à revenir à l’Évangile, non à inventer un autre modèle ecclésial.
Saint François d’Assise, sainte Thérèse d’Avila ou saint Charles Borromée n’ont jamais cherché à bâtir une Église parallèle. Ils ont cherché à rendre l’Église plus fidèle à ce qu’elle était déjà appelée à être. La nuance est essentielle.
Parmi les objectifs revendiqués figure également celui d’une Église « gouvernée de manière plus horizontale ». Là encore, le vocabulaire employé révèle une certaine conception de l’institution ecclésiale. Dans la pensée catholique, l’Église n’est pas une démocratie parlementaire ni une organisation associative. Sa structure hiérarchique ne résulte pas d’une décision historique ou d’un choix administratif. Elle découle de sa nature même. Le Christ appelle les Douze. Les Apôtres établissent des évêques. Ceux-ci transmettent à leur tour cette mission à leurs successeurs. Bien sûr, toute autorité dans l’Église doit être exercée comme un service. Les scandales récents ont montré combien les abus de pouvoir pouvaient être destructeurs. Mais vouloir remplacer la structure hiérarchique par une logique horizontale revient à importer dans l’Église des catégories politiques modernes plutôt qu’à approfondir sa propre tradition.
L’Église n’est pas moins hiérarchique parce qu’elle est plus évangélique. Elle est hiérarchique parce qu’elle est apostolique.
Magdala affirme également que « le pouvoir dans l’institution catholique est détenu par un clergé exclusivement masculin » et qu’il devrait être partagé avec l’ensemble des baptisés. Cette affirmation repose sur une confusion devenue fréquente. Dans la perspective chrétienne, le sacerdoce n’est pas d’abord un pouvoir. Il est un service. Le Christ ne présente jamais les Apôtres comme une élite dominante. Il leur lave les pieds. Il leur demande de porter leur croix. Il leur annonce la persécution. Réduire le sacerdoce à une question de répartition du pouvoir revient à appliquer à l’Église une grille de lecture sociologique qui lui est étrangère. Le véritable drame n’est pas que les prêtres détiennent trop de pouvoir. Il est que certains oublient que ce pouvoir n’a de sens que dans le service.
La revendication la plus emblématique demeure celle de l’ordination des femmes. Pour beaucoup de militants, le refus de l’Église constituerait une discrimination. Mais là encore, la question n’est pas celle de l’égalité des dignités.L’Église enseigne que l’homme et la femme possèdent une dignité identique devant Dieu.La question est de savoir si l’Église possède l’autorité nécessaire pour modifier ce qu’elle considère avoir reçu du Christ. Jésus a souvent défié les conventions sociales de son temps. Pourtant, lorsqu’il institue les Douze Apôtres, il choisit exclusivement des hommes. L’Église a toujours considéré ce choix comme relevant de sa volonté souveraine.
C’est pourquoi saint Jean-Paul II a rappelé dans Ordinatio Sacerdotalis que l’Église « n’a en aucune manière le pouvoir » de conférer l’ordination sacerdotale aux femmes. Le débat est donc moins politique que théologique.
Le véritable danger n’est pas la défense de la dignité des femmes, que l’Église a toujours affirmée. Le danger réside dans l’introduction d’une grille de lecture selon laquelle toute différence serait une oppression, toute hiérarchie une domination et toute tradition un système de pouvoir à déconstruire. Cette logique conduit inévitablement à relire l’ensemble du christianisme à travers le prisme du conflit. Le choix du Christ de confier le ministère apostolique aux Douze devient une exclusion. La distinction entre sacerdoce ministériel et sacerdoce baptismal devient une injustice. L’enseignement moral devient une contrainte. La Tradition devient un obstacle.Pendant vingt siècles, les catholiques ont cherché à comprendre le monde à la lumière de l’Évangile. Aujourd’hui, certains proposent l’inverse : relire l’Évangile à la lumière des idéologies contemporaines.
La question de l’avortement, une ligne de fracture
Parmi les positions revendiquées figure également le soutien au droit à l’avortement. Ici, nous ne sommes plus dans un débat disciplinaire. Nous touchons à un enseignement constant du christianisme. Dès le Ier siècle, la Didachè affirme : « Tu ne feras pas mourir l’enfant par avortement. » Cette position traverse toute l’histoire de l’Église. On peut débattre de l’accompagnement des femmes confrontées à des situations dramatiques. Mais prétendre que le droit à l’avortement serait compatible avec la doctrine catholique revient à nier une continuité doctrinale remontant aux origines mêmes du christianisme.
Les promoteurs de ces réformes affirment souvent qu’elles sont nécessaires pour assurer l’avenir du catholicisme. Pourtant, les faits invitent à la prudence. Alors que certains réclament une adaptation toujours plus poussée aux évolutions sociétales, on observe simultanément un retour massif de jeunes vers les pèlerinages, l’adoration eucharistique, la confession, le Catéchisme et la vie sacramentelle. Ces jeunes ne cherchent pas une Église qui ressemble davantage au monde. Ils cherchent une Église qui leur parle de Dieu.
L’Église a toujours eu besoin de réformes. Mais les grandes réformes chrétiennes sont nées de la fidélité à l’Évangile, non de son adaptation aux idéologies dominantes. Au fond, la question dépasse largement le féminisme. Elle est celle de l’autorité de la Révélation. Le christianisme est-il une vérité reçue du Christ ou un matériau que chaque génération peut remodeler selon ses attentes culturelles ? C’est là que se situe la véritable ligne de fracture. Car une Église qui considère la Tradition comme un obstacle et la doctrine comme une matière négociable ne se contente plus de se réformer. Elle commence à se réinventer. Et c’est précisément cette tentation qui traverse aujourd’hui une partie du catholicisme occidental.


