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« L’Église n’est pas là pour convertir »: incompréhension autour des déclarations du cardinal Vesco, archevêque d’Alger

Le cardinal Vesco et le cardinal Cristóbal López Romero - Photo 
@tribuchretienne
 ( Rome 7 décembre 2024) - Palais Apostolique
Le cardinal Vesco et le cardinal Cristóbal López Romero - Photo @tribuchretienne ( Rome 7 décembre 2024) - Palais Apostolique
Peut-on véritablement aimer son prochain sans désirer lui faire connaître le Christ ?

« Nous sommes l’Église de ce peuple. Pas une Église prosélyte, pas une Église qui est là pour convertir, mais une Église qui aspire à être l’une des composantes de ce peuple. » Cette déclaration du cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, rapportée par le média espagnol Religión Digital à partir d’un entretien publié dans l’hebdomadaire catholique belge Dimanche du 25 octobre 2026, pose une question qui dépasse largement les frontières algériennes : quelle est, au juste, la raison d’être de l’Église ?

Le cardinal dominicain défend une fraternité ouverte à tous, refusant l’image d’une communauté chrétienne retranchée derrière les murs d’une « forteresse assiégée ». Il qualifie également le prosélytisme de « poison », considérant qu’il conduit à regarder la religion d’autrui comme fausse. L’intention de promouvoir des relations pacifiques avec les musulmans est légitime. Mais le raisonnement devient théologiquement problématique lorsque le rejet du prosélytisme semble emporter avec lui la finalité même de l’évangélisation.

Car l’Église n’a jamais enseigné que respecter une personne obligeait à tenir toutes les croyances pour également vraies. Elle affirme, au contraire, que la charité et la vérité sont inséparables.

Le Christ n’a pas envoyé ses apôtres à travers le monde pour constituer simplement une communauté fraternelle parmi d’autres. Il leur a confié une mission explicite : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples » (Mt 28, 19). Et saint Paul pose cette question décisive : « Comment croire en lui sans l’avoir entendu ? Et comment entendre si personne ne proclame ? » (Rm 10, 14).

La conversion n’est donc pas un accident de l’histoire chrétienne. Elle appartient à la finalité de l’annonce évangélique.

Le concile Vatican II, dont certains invoquent volontiers l’esprit pour privilégier le dialogue, est particulièrement explicite. Dans Ad gentes, au numéro 2, il enseigne que « l’Église, durant son pèlerinage sur terre, est missionnaire » par nature. Au numéro 13, il affirme que l’annonce du Christ doit permettre aux non-chrétiens de croire et de se convertir librement. Le mot essentiel est ici « librement ». La foi ne s’impose pas, elle se propose. La conscience ne se conquiert pas, elle se respecte. Mais respecter la liberté d’un homme ne signifie nullement renoncer à lui annoncer ce que l’on croit être la vérité qui sauve.

En 1990, le Pape Jean-Paul II avait précisément anticipé cette confusion dans son encyclique Redemptoris missio. Au numéro 55, il rappelait que « le dialogue ne dispense pas de l’évangélisation ». Il ajoutait que l’annonce du Christ et le dialogue interreligieux devaient demeurer distincts, sans être considérés comme interchangeables. Il est difficile d’imaginer réponse magistérielle plus directement applicable à la question soulevée par le cardinal Vesco.

L’histoire de l’Église en Afrique du Nord offre d’ailleurs une autre perspective. Bien avant l’islamisation de la région, cette terre avait donné au christianisme Tertullien, saint Cyprien de Carthage et surtout saint Augustin, évêque d’Hippone, dans l’actuelle Algérie. Leur héritage rappelle que le christianisme n’est pas simplement une présence étrangère venue se greffer sur la société algérienne contemporaine.

L’Église d’Afrique du Nord fut autrefois l’un des grands foyers intellectuels et spirituels de la chrétienté. Elle a produit des martyrs, des théologiens et des pasteurs dont l’influence traverse encore les siècles. Évoquer aujourd’hui son enracinement dans le peuple algérien sans rappeler cette profondeur historique reviendrait à oublier une partie de l’identité religieuse du pays. Mais il existe une autre difficulté, plus immédiate : celle de la liberté religieuse.

Selon le rapport 2025 d’Aide à l’Église en détresse, l’Algérie continue de soumettre les communautés chrétiennes à de fortes restrictions. L’ordonnance de 2006 encadre strictement l’exercice des cultes non musulmans, notamment les rassemblements et les activités religieuses. Les convertis de l’islam au christianisme sont particulièrement exposés aux poursuites et aux pressions. Le rapport 2025-2026 d’Amnesty International indique que les 47 églises protestantes du pays sont demeurées fermées, sur décision judiciaire ou par crainte de poursuites contre leurs fidèles. La Commission américaine sur la liberté religieuse internationale (USCIRF) signalait encore en 2026 des obstacles à l’importation de bibles et de ressources éducatives religieuses.

Il faut naturellement distinguer la situation juridique de l’Église catholique de celle des communautés protestantes, particulièrement visées par les fermetures. Il serait injuste d’ignorer les efforts du cardinal Vesco pour préserver une présence chrétienne fragile et entretenir des relations avec les autorités algériennes. La prudence pastorale peut être nécessaire lorsque la moindre parole risque d’exposer les fidèles à des conséquences graves.

Mais cette prudence soulève une question : à quoi sert la fraternité si elle ne permet pas aussi de défendre la liberté de conscience, y compris celle d’un musulman qui souhaiterait devenir chrétien ?

Une fraternité authentique ne saurait se satisfaire d’une coexistence dans laquelle chacun demeure assigné à sa religion d’origine. Elle suppose la liberté de chercher la vérité, de changer de conviction et de répondre à l’appel de Dieu selon sa conscience. Il ne s’agit pas de demander au cardinal Vesco de provoquer inutilement les autorités algériennes. Il s’agit de rappeler que la liberté de conversion est indissociable de la dignité humaine et qu’elle constitue, pour l’Église, une exigence spirituelle autant qu’un droit fondamental.

Reste alors une question plus profonde encore : qu’attend-on véritablement de la fraternité chrétienne ?

Si l’on aime sincèrement un ami, souhaite-t-on seulement entretenir avec lui de bonnes relations, partager des repas et éviter les sujets qui pourraient nous diviser ? Ou désire-t-on également son bien le plus élevé, celui qui concerne son âme et son salut éternel ? L’amitié chrétienne ne peut être réduite au simple plaisir de s’entendre. Elle n’est pas une forme de camaraderie religieuse destinée à garantir la tranquillité des relations humaines. Selon la conception catholique, elle trouve son accomplissement dans la charité, cette vertu théologale par laquelle nous aimons Dieu par-dessus tout et notre prochain pour l’amour de Dieu.

Saint Thomas d’Aquin enseigne précisément que la charité est une forme d’amitié de l’homme avec Dieu (Somme théologique, II-II, question 23, article 1). Cette amitié divine fonde l’amour du prochain et lui donne une finalité surnaturelle. Certes, il est possible d’entretenir une amitié véritable avec une personne qui ne partage pas la foi chrétienne. Il serait contraire à l’Évangile de subordonner l’amour du prochain à sa conversion. Mais cette amitié ne peut davantage conduire le chrétien à considérer comme indifférente la question du salut.

Aimer son prochain, ce n’est pas vouloir le convertir de force. C’est désirer qu’il connaisse librement Celui que nous reconnaissons comme le Sauveur.

La distinction est capitale. Le chrétien ne dispose ni du cœur ni de la conscience d’autrui. La conversion relève de la grâce divine et de la réponse libre de la personne. Mais il demeure responsable du témoignage qu’il rend à la vérité reçue. L’exemple des martyrs de Tibhirine éclaire cette tension. Les moines trappistes assassinés en Algérie en 1996 avaient choisi de demeurer auprès de leurs voisins musulmans, dans une fidélité quotidienne faite de prière, de service et de fraternité. Ils ne cherchaient ni à contraindre ni à dominer. Mais leur présence n’était pas religieusement neutre : elle procédait de leur consécration au Christ.

Le testament spirituel du père Christian de Chergé témoigne de cette charité capable de reconnaître un frère dans l’autre sans renoncer à sa propre foi. La fraternité des moines n’effaçait pas leur identité chrétienne ; elle en constituait une expression particulièrement exigeante.

C’est précisément ce qui rend la formule du cardinal Vesco discutable. En opposant une Église fraternelle à une Église « qui est là pour convertir », ne risque-t-il pas d’introduire une séparation artificielle entre deux dimensions qui, dans la tradition catholique, sont appelées à se soutenir mutuellement ? Il ne serait pas équitable de conclure, sur la base de cet entretien, que l’archevêque d’Alger aurait personnellement renoncé à annoncer le Christ. Mais les mots d’un cardinal ont une portée doctrinale et pastorale. Ils peuvent éclairer la mission de l’Église comme ils peuvent, lorsqu’ils manquent de précision, en obscurcir le sens.

La fraternité chrétienne n’est pas une alternative à l’évangélisation. Elle en est à la fois une condition, un témoignage et un fruit. Sans charité, l’annonce de la vérité devient dureté ; sans vérité, la charité risque de perdre son horizon surnaturel. La question que soulèvent les propos du cardinal Vesco est finalement celle-ci : l’Église est-elle appelée seulement à vivre en bonne intelligence avec le monde, ou à lui annoncer Celui qu’elle reconnaît comme son unique Sauveur ? Deux mille ans de tradition chrétienne, du commandement missionnaire du Christ au concile Vatican II, donnent à cette interrogation une réponse qui ne peut être éludée au nom de la seule fraternité.

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