Il existe une tentation récurrente : transformer la doctrine sociale de l’Église en programme économique et idéologique. Le raisonnement paraît simple : puisque l’Église condamne l’exploitation du pauvre, la cupidité et l’idolâtrie de l’argent, elle condamnerait nécessairement le capitalisme. C’est aller beaucoup trop vite.
Rerum novarum, publiée par Léon XIII en 1891, dénonce avec une vigueur incontestable la condition faite à une partie du monde ouvrier par l’industrialisation. Mais présenter l’encyclique comme une condamnation du capitalisme oblige à laisser dans l’ombre une partie essentielle du texte.Car Léon XIII défend explicitement la propriété privée. Il la considère comme conforme au droit naturel et voit notamment dans l’accès du travailleur à la propriété le prolongement légitime de son travail. Plus encore, il condamne le projet socialiste d’abolition de la propriété précisément parce qu’il priverait l’ouvrier de la possibilité d’épargner, de constituer un patrimoine et d’améliorer sa condition.
L’architecture doctrinale est donc plus subtile : refus de l’exploitation d’un côté, refus de la collectivisation de l’autre. L’Église ne sacralise ni le capital ni l’État.
La confusion devient plus grave encore lorsqu’elle gagne le terrain évangélique. Le christianisme ne condamne pas la richesse comme telle. Il condamne l’asservissement de l’homme à la richesse. Saint Paul ne dit d’ailleurs pas que l’argent est la racine de tous les maux, mais que « la racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent » (1 Tm 6, 10). Cette distinction est fondamentale. Le jeune homme riche s’éloigne parce que ses possessions possèdent en quelque sorte son cœur. Le mauvais riche est condamné pour son indifférence envers Lazare. À l’inverse, Zachée manifeste sa conversion par un nouvel usage de ses biens : il restitue et partage. Joseph d’Arimathie, explicitement présenté par saint Matthieu comme un homme riche, est pourtant disciple du Christ.
Le Seigneur n’établit donc jamais une sociologie simpliste du salut où la richesse constituerait une faute et la pauvreté une vertu automatique.
La question chrétienne est autrement exigeante : comment la richesse a-t-elle été acquise, quelle place occupe-t-elle dans le cœur de celui qui la possède et quel usage en fait-il ?C’est également ainsi qu’il faut comprendre Léon XIV. Sa sollicitude pour les pauvres n’est pas une condamnation des riches. Il n’a jamais enseigné que posséder serait en soi coupable. Ce qu’il met en cause est une certaine conception de l’argent et son utilisation lorsqu’il devient une fin, produit l’indifférence ou conduit à sacrifier la dignité humaine au profit. Il faut également réintroduire l’économie dans un débat trop souvent exclusivement moral.
Une économie n’est pas un gâteau de dimension fixe où chaque euro gagné par l’un aurait nécessairement été retiré à un autre. La richesse se crée par le travail, l’investissement, l’innovation, l’entrepreneuriat, l’échange et les gains de productivité. Un entrepreneur qui engage son capital, prend un risque, développe une activité, emploie des salariés et produit un bien utile n’a pas, de ce seul fait, dépouillé un pauvre. Il peut au contraire contribuer à l’augmentation générale de la prospérité. C’est un point essentiel : combattre la pauvreté ne consiste pas seulement à redistribuer la richesse existante. Il faut également permettre sa création. Cela ne revient nullement à sanctifier le marché. Celui-ci est un mécanisme d’allocation et d’échange, non une autorité morale. Une activité peut être rentable et injuste ; un salaire légal et insuffisant ; une entreprise prospère et néanmoins exploiter ses salariés. C’est précisément ici que la doctrine sociale intervient.
Elle reconnaît la propriété privée mais rappelle sa fonction sociale. Elle admet la légitimité du profit mais refuse d’en faire la finalité suprême de l’entreprise. Elle valorise l’initiative personnelle mais exige la justice envers le travailleur. Elle affirme la destination universelle des biens sans en déduire leur collectivisation.
Cette position est profondément cohérente : la propriété donne à la personne et à la famille une autonomie réelle, mais le propriétaire demeure moralement responsable de l’usage de ses biens. Même l’argument écologique ne suffit pas à transformer la doctrine chrétienne en théorie générale de la décroissance. La finitude des ressources matérielles est une réalité ; elle ne signifie pas que toute création de richesse suppose une augmentation proportionnelle de leur consommation. L’innovation, la connaissance, la productivité et le progrès technique permettent précisément de créer davantage de valeur avec des quantités de matière qui ne progressent pas nécessairement au même rythme. La doctrine sociale de l’Église est donc plus ambitieuse qu’un anticapitalisme. Elle demande quelle économie sert véritablement l’homme.
Un capitalisme qui absolutise le profit, réduit le travailleur à un coût et transforme l’argent en mesure de toute chose devient incompatible avec l’anthropologie chrétienne. Mais une société qui détruit la propriété, décourage l’initiative et remet à l’État la maîtrise de toute activité économique ne devient pas chrétienne pour autant. Entre l’idolâtrie du marché et celle de l’État, l’Église n’a pas à choisir.
Car le véritable adversaire du christianisme n’est pas la richesse, mais l’idolâtrie de la richesse. Et confondre les deux revient à transformer une doctrine morale d’une remarquable profondeur en idéologie économique. Et pour ceux qui prétendent que le communisme, le socialisme ou tout autre projet collectiviste feraient naturellement bon ménage avec l’Évangile, l’histoire devrait inviter à davantage de prudence : les ravages humains, spirituels et économiques des régimes communistes en URSS et dans les pays de l’Est sont suffisamment documentés. Ces systèmes n’ont pas seulement échoué économiquement ; lorsqu’ils ont fait du matérialisme athée une doctrine d’État, ils ont combattu la foi chrétienne, persécuté des croyants et tenté de soumettre les Églises. On doute sérieusement que le Seigneur Jésus-Christ puisse être convoqué pour valider un système qui prétend libérer l’homme tout en lui retirant sa liberté, sa propriété et, parfois, jusqu’au droit de professer sa foi.
» Les signes de la vrai et parfaite charité » : » [ L’Homme] rend gloire à Dieu et louange à son nom ; il a pour lui la haine et l’horreur du péché, et pour le prochain l’amour et la bienveillance. S’il est puissant et qu’il ait à exercer la justice, il écoute le grand comme le petit, le pauvre comme le riche.«
Extrait de Sainte Catherine de Sienne tertiaire dominicaine, docteur de l’Église, copatronne de l’Europe
Lettre 42 au roi Louis de Hongrie, n° 188 (trad. Cartier, Téqui, 1976, tome 1, p. 358).


