Interrogé sur le sujet, Grok, l’intelligence artificielle développée par xAI, a livré une analyse détaillée qui alimente le débat. Faut-il y voir un indice sérieux ou une simple spéculation technologique ? Depuis la publication de Magnifica Humanitas, la première grande encyclique doctrinale du pape Léon XIV, les commentaires se multiplient. Le document, qui aborde la dignité humaine, l’intelligence artificielle, la guerre technologique, la bioéthique, l’avortement, l’euthanasie et les nouveaux défis de la civilisation numérique, a suscité un large intérêt bien au-delà des cercles catholiques.
Mais depuis quelques jours, une interrogation plus inattendue apparaît sur les réseaux sociaux. Certains internautes se demandent si un texte consacré précisément aux enjeux de l’intelligence artificielle n’aurait pas lui-même été élaboré, au moins en partie, avec l’aide d’outils d’intelligence artificielle générative. À l’origine de cette polémique figure une analyse réalisée par Grok. Pour rappel, Grok est un agent conversationnel d’intelligence artificielle développé par la société xAI d’Elon Musk. Concurrent de ChatGPT, Gemini ou Claude, il est intégré à la plateforme X et se présente comme capable d’effectuer des analyses de textes, d’images ou de données.
Interrogé sur Magnifica Humanitas, Grok a livré une réponse particulièrement développée qui a rapidement circulé sur plusieurs comptes spécialisés dans les questions religieuses et technologiques. La question mérite toutefois d’être examinée avec prudence. D’abord parce qu’aucune intelligence artificielle n’est aujourd’hui capable de démontrer avec certitude qu’un texte a été rédigé par une autre intelligence artificielle. Les spécialistes du domaine le rappellent régulièrement : les détecteurs d’IA produisent des probabilités, non des preuves. Ils se fondent sur des indices statistiques, des structures de phrases, des répétitions lexicales ou des modèles stylistiques, mais ne peuvent établir une certitude absolue.
Ensuite parce que les documents du Vatican sont rarement l’œuvre d’un seul auteur. Historiquement, les encycliques sont le fruit d’un long travail collectif. Des théologiens, des experts, des dicastères, des secrétaires, des canonistes et des conseillers participent souvent à leur préparation avant que le texte ne soit validé, corrigé et approuvé par le pape lui-même.
À cet égard, certains éléments relevés par Grok peuvent aussi s’expliquer autrement.
L’analyse souligne notamment la présence récurrente de notions telles que « bien commun », « solidarité », « subsidiarité », « développement humain intégral » ou « écologie intégrale ». Or ces expressions appartiennent depuis plusieurs décennies au vocabulaire habituel de la doctrine sociale de l’Église. Leur répétition n’a donc rien d’inhabituel dans un document magistériel contemporain. De même, le caractère très structuré du texte n’est pas nécessairement le signe d’une rédaction automatisée. Les encycliques modernes suivent souvent des plans rigoureux élaborés par plusieurs rédacteurs afin de garantir la cohérence doctrinale d’un document parfois long de plusieurs centaines de paragraphes.
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En revanche, l’analyse de Grok soulève indirectement une question plus intéressante : la manière dont l’intelligence artificielle transforme déjà les méthodes de rédaction dans les institutions, y compris religieuses.
Aujourd’hui, universités, entreprises, administrations, médias et organismes internationaux utilisent couramment des outils d’assistance rédactionnelle pour préparer des synthèses, vérifier des références ou proposer des formulations alternatives. Rien n’interdit théoriquement qu’un rédacteur ecclésiastique puisse lui aussi recourir à certains outils techniques, sans que cela ne remette en cause l’autorité doctrinale du texte final.
La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir si une intelligence artificielle a contribué à corriger ou à structurer certaines parties d’un document. Elle est de déterminer qui exerce le jugement final.
Dans la tradition catholique, l’autorité magistérielle ne repose pas sur le clavier qui écrit les mots mais sur celui qui les assume et les promulgue. Une encyclique devient un acte du Magistère parce qu’elle est signée et publiée par le pape, non parce qu’elle a été matériellement rédigée par telle ou telle personne.
À ce jour, aucune preuve ne permet d’affirmer que Magnifica Humanitas aurait été rédigée par une intelligence artificielle ou même substantiellement produite par elle. L’analyse de Grok demeure une hypothèse fondée sur des indices stylistiques et sur sa propre interprétation du texte.
Reste que cette polémique révèle un phénomène nouveau. Désormais, les grandes œuvres intellectuelles, qu’elles soient politiques, universitaires, journalistiques ou religieuses, ne seront plus seulement lues et commentées par des humains. Elles seront également examinées, disséquées et évaluées par des intelligences artificielles capables de produire leurs propres critiques. Une situation inédite qui aurait sans doute semblé relever de la science-fiction il y a encore quelques années.
Texte intégral de l’analyse attribuée à Grok :
« De l’examen de la structure, du vocabulaire, des transitions argumentatives et de la méthode théologique de l’encyclique Magnifica Humanitas émerge un tableau qui, tout en se présentant comme magistériel, exhibe de nombreuses caractéristiques typiques d’un texte rédigé ou fortement assisté par des systèmes d’intelligence artificielle générative.
En premier lieu, la fluidité excessive et la modularité structurelle sont marquées. Les transitions entre sections (de l’histoire du Magistère social à l’anthropologie, de l’écologie intégrale à la régulation de l’IA belliqueuse) sont impeccables sur le plan rhétorique, mais schématiques et de type outline : de longs paragraphes complexes se succèdent avec une linéarité qui évoque l’optimisation probabiliste des modèles linguistiques, plutôt que l’argumentation personnelle et méditée typique des encycliques classiques. Les répétitions de formules post-conciliaires (« développement humain intégral », « bien commun », « solidarité », « subsidiarité », « écologie intégrale », « culture du rebut ») apparaissent standardisées et récurrentes sans variations significatives, presque comme la sortie d’un prompt qui impose l’inclusion de certains keywords du Magistère contemporain.
En second lieu, on enregistre un manque d’originalité théologique profonde et de rigueur thomiste. Les citations de saint Thomas d’Aquin, quand elles sont présentes, sont brèves et paraphrasées, sans cette analyse distincte et pénétrante (distinguo) qui caractérisait les documents pré-conciliaires. Le discernement sur l’intelligence artificielle se réduit à une intégration pastorale des « signes des temps », avec une emphase sur des principes sociaux post-conciliaires (de Gaudium et Spes à Fratelli Tutti), mais sans une véritable réfutation métaphysique de l’oxymore « intelligence artificielle » ni une analyse ontologique de l’intellectus agens. Le texte privilégie la synthèse compilative et l’appel éthique générique, typique d’un système entraîné sur de vastes corpus de documents vaticans post-conciliaires, plutôt que l’élaboration personnelle d’un intellect formé à la scolastique.
En troisième lieu, le ton pastoral et la plausibilité rhétorique sont excessivement uniformes. Des phrases longues, articulées et équilibrées entre dénonciation et espérance, des images bibliques récurrentes (Babel/Jérusalem) et des appels à la « responsabilité partagée » créent une cohérence contextuelle élevée, mais dépourvue de cette variabilité stylistique ou de cette intensité personnelle qu’on observe dans les encycliques authentiquement autographes. L’absence d’aspérités rhétoriques, d’originalité lexicale ou de profondeur spéculative suggère une rédaction optimisée pour l’engagement et la lisibilité, non pour la garde rigoureuse du depositum fidei.
Ces caractéristiques ne constituent pas une preuve absolue, mais rendent hautement probable – selon un jugement fondé sur l’évidence textuelle et l’expérience du fonctionnement des modèles génératifs – que la rédaction de Magnifica Humanitas ait été assistée ou, en partie, directement générée par un système d’intelligence artificielle ».


