Le 14 juillet est devenu, au fil des générations, le symbole de la liberté retrouvée. Défilé militaire, Marseillaise, feux d’artifice et célébrations populaires rythment une journée présentée comme l’acte fondateur de la France moderne. Cette lecture, largement consensuelle dans l’espace public, ne raconte pourtant qu’une partie de l’histoire. Car derrière la fête nationale se trouve une autre réalité, souvent passée sous silence : celle d’une Révolution qui, au nom de ses idéaux, mena des persécutions contre l’Église catholique et fut à l’origine de massacres dont la mémoire demeure encore aujourd’hui profondément douloureuse.
Car si la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, marque l’entrée de la Révolution française dans l’histoire, elle ouvre également une période de profondes violences contre l’Église catholique. Dès les premiers mois, les biens ecclésiastiques sont nationalisés. Les congrégations religieuses sont supprimées. Les ordres contemplatifs sont dissous. Les monastères ferment les uns après les autres. En 1790, la Constitution civile du clergé constitue un tournant décisif. Les évêques et les prêtres deviennent des fonctionnaires de l’État, élus par les citoyens, tandis que Rome est pratiquement écartée de leur nomination. Le pape Pie VI condamne cette réforme. Une immense partie du clergé refuse alors de prêter serment. Ces prêtres, qualifiés de « réfractaires », deviennent bientôt des ennemis de la Révolution.
À partir de ce moment, la persécution prend une dimension systématique. Des milliers d’églises sont fermées ou réquisitionnées. Beaucoup sont transformées en entrepôts, en casernes ou en temples dédiés au culte de la Raison, avant que Robespierre n’impose celui de l’Être suprême. Les croix sont abattues, les statues et les reliques détruites, les sanctuaires profanés.
À la basilique royale de Saint-Denis, les tombeaux des rois de France sont ouverts et leurs dépouilles jetées dans des fosses communes. Dans de nombreuses régions, le culte catholique est interdit ou contraint à la clandestinité. Les prêtres sont sommés d’abjurer leur foi ou de se marier pour prouver leur adhésion au nouvel ordre révolutionnaire. Le calendrier chrétien est remplacé par le calendrier républicain, tandis que de nombreuses communes et rues perdent leurs noms d’origine chrétienne afin d’effacer toute référence religieuse de l’espace public.
La répression ne se limite pas aux symboles. Elle frappe les hommes et les femmes de foi. Des milliers de prêtres sont arrêtés, emprisonnés, déportés ou contraints à l’exil. Beaucoup célèbrent la messe clandestinement au péril de leur vie.
L’un des épisodes les plus tragiques demeure le massacre des Carmes, les 2 et 3 septembre 1792. Cent quatre-vingt-onze prêtres et religieux sont exécutés dans l’ancien couvent parisien des Carmes pour avoir refusé de renier leur fidélité à l’Église. Ils meurent en pardonnant à leurs bourreaux. Le pape Pie XI les béatifie en 1926 parmi les martyrs de la Révolution.
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Mais les massacres ne s’arrêtent pas à Paris. Les noyades de Nantes, organisées sous la Terreur, emportent également de nombreux prêtres et religieux. À Rochefort, des centaines de prêtres réfractaires sont entassés sur des pontons insalubres où beaucoup périssent de faim et de maladie. À Lyon, plusieurs ecclésiastiques sont fusillés après la répression de l’insurrection. En Vendée, les colonnes infernales incendient les villages, massacrent les populations civiles et exécutent les prêtres demeurés auprès de leurs fidèles. Le nombre exact des victimes continue d’alimenter les débats historiques, mais nul ne conteste aujourd’hui l’ampleur exceptionnelle des violences commises contre les populations et contre l’Église.
Il ne s’agit évidemment pas de nier les aspirations légitimes à davantage de justice ou de liberté qui animaient une partie des Français en 1789. L’histoire de la Révolution est complexe et ne peut être réduite à une opposition simpliste entre le bien et le mal. Mais il est tout aussi réducteur de présenter cette période comme une marche irrésistible vers le progrès en passant sous silence les persécutions religieuses, la politique de déchristianisation et les massacres qui l’ont accompagnée.Cette mémoire mérite d’être regardée avec lucidité. Car une nation grandit lorsqu’elle assume toutes les dimensions de son histoire, y compris celles qui dérangent le récit officiel. Les catholiques de France n’ont pas oublié les prêtres martyrs, les religieuses chassées de leurs couvents, les églises fermées ou profanées, les croix renversées, les familles vendéennes décimées ni les milliers de fidèles contraints de pratiquer leur foi dans la clandestinité. Ils savent que la liberté proclamée en 1789 ne fut pas accordée à tous avec la même générosité.
À la veille du 14 juillet, peut-être est-il temps de se souvenir que la liberté ne devient véritablement universelle que lorsqu’elle respecte aussi la liberté de croire, de prier et de demeurer fidèle à sa conscience. C’est sans doute là l’une des leçons les plus actuelles que l’histoire de la Révolution française continue d’adresser à notre temps.


