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« Même dans les nuits les plus sombres, le Seigneur suscite des hommes et des femmes capables de ne pas se résigner » » : le cardinal Aveline évoque le courage de la réconciliation

cardinal Jean-Marc Aveline - capture
cardinal Jean-Marc Aveline - capture
INTÉGRALITÉ DU DISCOURS DU CARDINAL JEAN-MARC AVELINE DEVANT LE PAPE LÉON XIV À METZ - « Metz, à cause de l’Europe ! »

Le choix de Metz pour la dernière étape du voyage apostolique de Léon XIV en France n’avait rien d’anodin. Le cardinal Jean-Marc Aveline l’a expliqué en ouverture de son discours, révélant un échange avec le souverain pontife lors de la préparation de cette visite. Parmi les nombreuses villes envisagées après Paris et Lourdes, il avait proposé Metz, estimant qu’une étape en Lorraine permettrait d’évoquer la guerre et la paix, l’Europe et la réconciliation. La réponse du pape avait été sans équivoque : « Metz, à cause de l’Europe ! »

Cette confidence éclaire la portée de la rencontre organisée au Centre des congrès Robert Schuman. Sur une terre profondément marquée par les affrontements franco-allemands, le cardinal Aveline a rappelé que la paix européenne était née d’une volonté de rompre avec des siècles de rivalités. « Sortir du cycle infernal de la vengeance »

Évoquant la Lorraine, le cardinal Aveline décrit une région où ont grandi, « sur l’humus d’un sol ensanglanté par les guerres et la haine, les désirs audacieux d’une réconciliation entre les peuples ». Robert Schuman, Alcide De Gasperi et Konrad Adenauer figurent parmi les hommes qui ont su transformer ces aspirations en institutions, afin de « sortir du cycle infernal de la vengeance et de poser les bases d’une nouvelle espérance ».

Leur démarche mérite d’être considérée à la lumière des circonstances dans lesquelles elle est née. Après deux guerres mondiales, la réconciliation franco-allemande ne relevait nullement de l’évidence. Elle supposait de dépasser les ressentiments, de reconnaître les souffrances subies et de consentir à construire un avenir avec ceux qui avaient été les adversaires d’hier. Dans cette perspective, la paix ne peut être comprise comme la simple absence de guerre. Elle demande une conversion des rapports entre les peuples, une volonté de justice et le refus de transmettre indéfiniment aux générations suivantes le poids des haines anciennes.

Le cardinal évoque à ce propos Charles Péguy et sa « petite et fragile espérance ». Cette référence rappelle que l’espérance n’est pas la certitude d’un avenir sans épreuves. Elle est la force qui permet de poursuivre le bien lorsque les circonstances historiques semblent le rendre impossible.

L’Europe, une histoire qui précède ses institutions

Le cardinal Aveline rappelle également que l’Europe s’est formée bien avant les institutions politiques contemporaines. Évoquant une récente visite à l’abbaye de Cîteaux, il décrit le bâtiment du Définitoire, où se réunissaient chaque année les responsables des communautés monastiques. Il y voit « une sorte de premier Parlement européen », à travers lequel se tissaient des relations entre les monastères, des rivages de l’Atlantique jusqu’aux plaines orientales. Cette évocation permet de mesurer combien l’histoire européenne est aussi celle des échanges entre les peuples, de la transmission du savoir et de la circulation des idées. Les communautés monastiques ont contribué, pendant des siècles, à entretenir des liens qui dépassaient les frontières politiques et linguistiques. Le cardinal souligne que l’Europe s’est constituée dans la diversité des langues et des cultures, à travers un dialogue constant entre la foi et la raison. Il rappelle également l’immense contribution intellectuelle du peuple juif et son martyre.

Cette profondeur historique donne une autre dimension à la question de l’unité européenne. Celle-ci ne repose pas uniquement sur des institutions communes, mais également sur une mémoire partagée, faite de rencontres, de conflits et d’efforts renouvelés pour les surmonter.

L’Appel de Metz, un engagement commun pour la paix

Le cardinal Aveline a ensuite évoqué la signature de l’Appel de Metz par les représentants des différents cultes présents en France. « Aujourd’hui, en votre présence, Très Saint-Père, les responsables des différents cultes qui sont en France ont voulu témoigner de leur engagement commun, œcuménique et interreligieux, au service de la paix, par le dialogue et la fraternité. »

Il établit un rapprochement avec l’appel remis à Léon XIV par des jeunes de 135 pays lors de son passage à l’UNESCO. Il rappelle également l’expérience du Bel Espoir, navire-école pour la paix réunissant des jeunes juifs, chrétiens et musulmans de Méditerranée, que le pape était venu encourager l’année précédente dans le port d’Ostie. Cette référence souligne la responsabilité particulière des religions dans un monde traversé par les conflits. Le dialogue interreligieux ne consiste pas à nier les différences de croyance, mais à reconnaître la possibilité d’un engagement commun en faveur de la dignité humaine et de la paix.

La fraternité ne peut toutefois se limiter à une déclaration d’intention. Elle demande une volonté concrète de rencontre, la reconnaissance des souffrances et le refus de toute instrumentalisation de la religion au service de la violence. « Une réconciliation est toujours possible, envers et contre tout » C’est dans les dernières lignes de son discours que le cardinal Aveline donne toute sa profondeur à cette réflexion. « Ici, à Metz, on sait le prix de la guerre ! Mais on sait aussi qu’une réconciliation est toujours possible, envers et contre tout. »

Il rappelle combien l’amitié entre les peuples français et allemand aurait pu paraître improbable après les souffrances qu’ils s’étaient mutuellement infligées. Pourtant, Robert Schuman et Konrad Adenauer ont su ouvrir un chemin nouveau. Le cardinal souligne que cette démarche exigea beaucoup de courage et d’audace. Il cite alors une phrase de l’encyclique de Léon XIV : « Même dans les nuits les plus sombres, le Seigneur suscite des hommes et des femmes capables de ne pas se résigner et de faire le bien. »

Cette citation touche au fondement même de l’espérance chrétienne. La foi n’abolit ni la souffrance ni la réalité du mal, mais elle interdit de considérer la haine et la mort comme des fatalités auxquelles l’homme devrait se soumettre. Le cardinal rappelle ainsi que les artisans de la réconciliation européenne ont puisé dans leur foi en la Résurrection la certitude que « la mort n’aura jamais le dernier mot sur notre “magnifique humanité” ». Cette conviction éclaire leur engagement. Elle permet de comprendre pourquoi la recherche de la paix peut demeurer une exigence morale, même lorsque les circonstances semblent rendre la réconciliation inaccessible.

Le cardinal Aveline estime que l’expérience européenne de l’après-guerre pourrait aujourd’hui inspirer d’autres régions du monde. Il rappelle la responsabilité particulière de l’Europe dans un contexte où « de plus en plus, la force semble vouloir se passer du droit ». La formule constitue un avertissement : lorsque la puissance prétend s’affranchir du droit, la paix devient précaire et les peuples les plus vulnérables risquent d’en subir les conséquences.

En accueillant Léon XIV à Metz, le cardinal Aveline a ainsi replacé la réconciliation au cœur de la responsabilité européenne. Sur une terre qui a connu les ravages de la guerre, il a rappelé que la paix ne naît ni de l’oubli des souffrances ni de la seule recherche d’un équilibre des forces. Elle exige des hommes capables de refuser la résignation, de dépasser les haines héritées de l’histoire et de croire qu’un avenir commun demeure possible.

Discours intégral du cardinal Jean-Marc Aveline à Metz, en présence du pape Léon XIV

Centre des congrès Robert Schuman, Metz, lundi 28 septembre 2026.

« Très Saint-Père,

Je me souviens que, lorsqu’il m’a été donné de travailler avec vous afin d’ébaucher les grandes lignes de votre voyage en France, nous avions évoqué plusieurs hypothèses en plus des passages, en quelque sorte obligés, à Paris et à Lourdes. J’avais inscrit Metz parmi les nombreuses villes de France où vous pourriez vous rendre, comme Ars, Lisieux, Lyon ou bien d’autres encore, en indiquant simplement pour Metz qu’une étape en Lorraine vous permettrait d’évoquer la guerre et la paix, l’Europe et la réconciliation. Et lors d’un autre entretien, celui où il fallait choisir, vous m’aviez dit : Metz, à cause de l’Europe !

Et nous voilà à Metz, Très Saint-Père ! Averti de ce projet, le Président de la République française a fait le choix de nous rejoindre ici et je tiens à lui exprimer, avant de lui donner la parole dans un instant, nos plus sincères remerciements, non seulement pour sa présence ce matin, mais aussi pour son implication personnelle, déterminée et efficace, pour le bon déroulement de tout votre voyage. Lui-même a décidé d’inviter ses homologues de différents pays européens, et j’ai moi-même convié les autres présidents de conférences épiscopales d’Europe, ainsi que plusieurs pères abbés et mères abbesses de monastères frontaliers. Au nom de toute l’Église qui est en France, et en communion avec Mgr Philippe Ballot, archevêque ad personam de Metz, je souhaite à tous la bienvenue pour cette matinée, exceptionnelle à plus d’un titre.

D’abord et avant tout, parce que nous sommes ici non pas en un lieu où siègent des institutions européennes, comme c’est le cas à Bruxelles, à Strasbourg, ou à Luxembourg, mais plutôt dans une région, la Lorraine, où ont grandi, sur l’humus d’un sol ensanglanté par les guerres et la haine, les désirs audacieux d’une réconciliation entre les peuples. Robert Schuman ici, Alcide de Gasperi en Italie, Konrad Adenauer en Allemagne, et tant d’autres dans toute l’Europe, ont permis à ces intuitions de donner naissance à des institutions, afin de sortir du cycle infernal de la vengeance et de poser les bases d’une nouvelle espérance, une petite et fragile espérance, comme aurait dit Charles Péguy, tombé, comme tant d’autres jeunes de son âge, au tout début de la Première Guerre mondiale.

Grâce à la présence dans notre assemblée des abbés et abbesses de divers monastères, nous nous souvenons que l’Europe, dont les racines sont fortement imprégnées de christianisme, préexiste aux constructions politiques qui actuellement tentent de lui donner un visage. Séjournant récemment à l’abbaye de Cîteaux, j’ai pu voir le bâtiment du Définitoire, où siégeait une sorte de premier Parlement européen, dans lequel se réunissaient chaque année les responsables de toutes ces communautés, tissant patiemment la toile de l’Europe, des rivages de l’Atlantique aux confins des grandes plaines de l’Est. Depuis des siècles, en effet, l’Europe a pris forme, grâce au génie des peuples qui la composent, dans la diversité de leurs langages et de leurs cultures, et par un débat constant entre la foi et la raison. Et qui pourrait ignorer, dans la diversité des composantes spirituelles de l’Europe, la part immense du peuple Juif, dont la contribution intellectuelle fut si grande et le martyre si effrayant ?

Aujourd’hui, en votre présence, Très Saint-Père, les responsables des différents cultes qui sont en France ont voulu témoigner de leur engagement commun, œcuménique et interreligieux, au service de la paix, par le dialogue et la fraternité. L’appel de Metz, que nous avons signé tout à l’heure, fait écho à celui que des jeunes de cent-trente-cinq pays vous ont remis à l’UNESCO au début de votre voyage, témoignant de la soif de paix qui habite tant de jeunes dans le monde, comme ceux de Méditerranée, Juifs, Chrétiens et Musulmans, que vous étiez venus encourager l’année dernière sur un navire-école pour la paix, le Bel-Espoir, dans le port d’Ostie.

Ici, à Metz, on sait le prix de la guerre ! Mais on sait aussi qu’une réconciliation est toujours possible, envers et contre tout : car qui aurait pu penser qu’entre le peuple d’Allemagne et celui de France, tous deux meurtris l’un par l’autre, une solide amitié puisse naître, comme celle qui s’était forgée entre Robert Schuman et Konrad Adenauer ? Il fallut beaucoup de courage et d’audace pour avancer, après tant de douleurs, sur ce chemin de réconciliation. Mais l’histoire nous apprend – comme vous l’écrivez dans votre encyclique – que « même dans les nuits les plus sombres, le Seigneur suscite des hommes et des femmes capables de ne pas se résigner et de faire le bien. »

Comme nous le savons, ceux qui se sont engagés sur ce chemin de paix dans l’Europe de l’après-guerre ont puisé dans leur foi chrétienne en la Résurrection la certitude que la mort n’aura jamais le dernier mot sur notre « magnifique humanité », puisque le Christ est venu « pour que le monde ait la vie ». Et aujourd’hui, nous avons la faiblesse de croire que ce message européen, en dépit des imperfections inévitables des institutions qui sont nées de ces intuitions, pourrait être utile dans bien des régions du monde ! C’est, pour l’Europe, une immense responsabilité, dans un contexte où, de plus en plus, la force semble vouloir se passer du droit.

La diplomatie française, proche à bien des égards de celle du Saint-Siège, tente d’œuvrer en ce sens. Avant de vous écouter, Très Saint-Père, et de nous laisser conduire par vous « Aux racines de l’Europe, pour la paix et l’unité », je donne la parole à M. Emmanuel Macron, Président de la République française. »

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