L’évêque est vivant et apparaît en bonne santé, mais cette « preuve de vie » ne permet toujours pas d’établir qu’il a retrouvé sa pleine liberté. C’est donc une réapparition aussi spectaculaire qu’entourée d’interrogations. Après près de six semaines durant lesquelles aucune information indépendante ne permettait de vérifier précisément où se trouvait Mgr Juan Abelardo Mata, évêque émérite d’Estelí âgé de 80 ans, le pouvoir nicaraguayen a diffusé, le 12 août, des images du prélat dans sa propriété. Une séquence qui intervient au terme de plusieurs semaines d’inquiétude internationale sur son sort.
Tout commence à la fin du mois de juin. Mgr Mata, l’une des voix les plus fermes de l’épiscopat nicaraguayen face au pouvoir sandiniste, célèbre une messe dans l’église Cruz del Calvario, à Estelí. Il demande notamment aux fidèles de prier pour l’Église catholique persécutée au Nicaragua. Intercepté par la police à son retour, il est d’abord reconduit dans sa résidence sous surveillance, avant d’être de nouveau arrêté le 30 juin, selon les informations rapportées par le média nicaraguayen indépendant Confidencial.
Face aux protestations, notamment américaines, le ministère nicaraguayen de l’Intérieur finit par reconnaître, le 4 juillet, que l’évêque a été soumis à une « indagación », une enquête portant selon les autorités sur de supposées violations des lois nationales, sans que celles-ci soient clairement précisées. Managua assure alors que Mgr Mata a été ramené chez lui et qu’il se trouve « en parfaites conditions ». Mais pendant plusieurs semaines, cette affirmation ne peut être vérifiée de manière indépendante.
L’inquiétude devient suffisamment sérieuse pour que la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) intervienne. Le 11 août, elle demande à la Cour interaméricaine des droits de l’homme d’étendre des mesures provisoires de protection à Mgr Mata et à quatre autres personnes. La Commission souligne alors l’absence d’informations indépendantes permettant de vérifier son lieu de détention ou son état de santé et évoque un risque « extrême, urgent et irréparable ».
Un jour plus tard, l’évêque réapparaît.
Dans la vidéo diffusée par les médias officiels, Mgr Mata reçoit Adolfo Pastrán, député du Front sandiniste et journaliste proche du pouvoir. L’évêque marche dans sa propriété, évoque ses cultures, ses chevaux, la lecture et la prière. Il assure se sentir bien et explique mener une existence presque monastique, faite de silence, d’étude, de prière et de travail intellectuel. Il indique également avoir reçu la visite d’un frère et d’une nièce.
Mais une question essentielle demeure soigneusement évitée : Monseigneur Mata est-il libre de quitter sa propriété ?
L’entretien ne l’établit pas. Le journaliste ne l’interroge directement ni sur les circonstances de son arrestation ni sur l’éventualité d’une assignation à résidence. Le média nicaraguayen Artículo 66 souligne que la vidéo constitue une preuve de vie, mais ne permet pas de déterminer si l’évêque peut se déplacer librement, recevoir les personnes de son choix ou communiquer sans restrictions.
L’affaire prend une dimension particulière en raison de la personnalité du prélat. Évêque d’Estelí de 1988 à 2021, Mgr Mata s’est imposé comme l’une des figures les plus critiques envers Daniel Ortega, particulièrement lors de la crise de 2018. Il avait participé comme médiateur au dialogue national et dénoncé les violences commises pendant la répression. Dès 2021, la CIDH lui avait accordé des mesures de protection en raison des menaces, intimidations et actes de harcèlement dont il faisait l’objet. En 2022, le pouvoir avait également confisqué l’Université catholique du Tropique sec, qu’il avait contribué à refonder.
Sa réapparition constitue donc une nouvelle rassurante sur un point : Mgr Abelardo Mata est vivant. Mais elle ne clôt nullement l’affaire. Après près de six semaines d’opacité, une interview organisée par les médias d’un régime accusé depuis plusieurs années de réprimer durement l’Église catholique ne saurait, à elle seule, constituer la preuve que l’évêque a retrouvé sa liberté.
Plus significatif encore : ce 15 août, jour de la solennité de l’Assomption, Monseigneur Mata célèbre cinquante années de sacerdoce. Des prêtres nicaraguayens en exil réclament précisément aujourd’hui sa « liberté absolue et immédiate ».


