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[Vidéo] Eglise Santa Croce de Florence : quand la foi franciscaine façonnait le génie de l’Occident

Vue panoramique depuis la Piazzale Michelangelo, paysage urbain au crépuscule avec la cathédrale Santa Maria del Fiore (le Duomo) et la basilique Santa Croce, Florence, Toscane, Italie, Europe - Depositphotos
Vue panoramique depuis la Piazzale Michelangelo, paysage urbain au crépuscule avec la cathédrale Santa Maria del Fiore (le Duomo) et la basilique Santa Croce, Florence, Toscane, Italie, Europe - Depositphotos
Giotto, Cimabue, Brunelleschi, Michel-Ange, Galilée… Santa Croce rassemble quelques-uns des plus grands noms du génie occidental. cette extraordinaire fécondité artistique est née dans une église franciscaine

Florence compte peu de lieux où l’on saisit avec autant de force ce que la foi chrétienne, et singulièrement franciscaine, a apporté à la civilisation occidentale. L’Eglise Santa Croce est aujourd’hui admirée pour Giotto, Cimabue, Brunelleschi ou les tombeaux de Michel-Ange et de Galilée. Mais s’en tenir à cette lecture patrimoniale serait manquer sa raison d’être : cette immense église est née de la présence des fils de saint François et de leur volonté de conduire les hommes au Christ. Pour comprendre Santa Croce, il faut donc commencer par Saint François d’Assise.

Lorsque les Frères mineurs s’établissent à Florence au XIIIe siècle, leur intuition religieuse se répand déjà dans l’Europe chrétienne : suivre le Christ pauvre et crucifié, annoncer l’Évangile, appeler à la conversion, servir les plus petits et ramener toute créature à la louange de son Créateur. Les franciscains ne désertent pas les villes en plein essor. Ils y entrent. Dans une Florence travaillée par le commerce, la puissance financière et les rivalités des grandes familles, ils prêchent, confessent, enseignent et exercent la charité. La grande basilique actuelle, dont la construction commence traditionnellement en 1294 et dont le projet est associé à Arnolfo di Cambio, s’inscrit dans cette mission religieuse.

Son architecture doit être comprise à cette lumière. L’ampleur de la nef permet d’accueillir les foules auxquelles prêchent les frères. Mais Santa Croce n’est pas une simple salle de prédication monumentale : tout conduit vers le sanctuaire et l’autel, cœur de l’édifice, où est célébré le Saint Sacrifice de la Messe.

C’est cette hiérarchie qu’un regard exclusivement touristique risque d’oublier. Les grandes églises médiévales n’ont pas été élevées pour devenir des musées. Elles furent bâties pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. La peinture donnait à contempler l’histoire du salut, la prédication ouvrait l’intelligence de l’Écriture, les chapelles accueillaient la Messe et les tombeaux appelaient la prière pour les défunts. Santa Croce était la maison de Dieu avant de devenir un monument historique.

Cette matrice franciscaine est essentielle pour comprendre Giotto. Ses fresques des chapelles Bardi et Peruzzi constituent un tournant majeur de la peinture occidentale : ses personnages souffrent, pleurent, s’inclinent, se regardent. Mais réduire cette évolution à une conquête technique du réalisme serait insuffisant. Giotto travaille dans un univers profondément marqué par la contemplation franciscaine de l’humanité du Christ. François veut suivre Jésus dans sa pauvreté, contempler sa naissance et méditer sa Passion. À Greccio, en 1223, il fait représenter la Nativité afin de rendre sensible la pauvreté de Bethléem. L’événement manifeste cette attention franciscaine au mystère de l’Incarnation : « Et Verbum caro factum est », « Et le Verbe s’est fait chair ».

Dès lors, le visible n’est pas l’ennemi de l’invisible. Le visage, le corps, les larmes et la souffrance peuvent devenir un langage théologique parce que Dieu Lui-même a assumé la nature humaine.

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Cette contemplation atteint une intensité particulière devant le grand Crucifix de Cimabue. Le Christ y apparaît dans l’abaissement de la Passion. Dans une église franciscaine, cette représentation prend une force singulière : François est précisément le saint de la conformité au Crucifié, celui qui reçut les stigmates à La Verna en 1224.L’œuvre porte aujourd’hui une autre blessure. Lors de la terrible inondation de Florence du 4 novembre 1966, les eaux de l’Arno envahirent Santa Croce et endommagèrent gravement le Crucifix, dont la restauration devint l’un des grands symboles de la sauvegarde du patrimoine florentin.

L’Eglise permet aussi de dépasser l’opposition trop facile entre Moyen Âge chrétien et Renaissance. La chapelle Pazzi, liée à Filippo Brunelleschi, appartient à un autre langage architectural : cercle, carré, coupole et proportions organisent un espace d’une extraordinaire intelligence géométrique.Mais la mesure n’abolit pas Dieu. « Tu as tout disposé avec mesure, nombre et poids », enseigne le Livre de la Sagesse (Sg 11, 20). Saint Bonaventure, immense théologien franciscain, développera précisément cette intelligence d’une Création portant les vestiges de son Créateur. La beauté et l’ordre du monde peuvent ainsi conduire l’intelligence vers leur principe.

Au fil des siècles, Santa Croce est également devenue le lieu de sépulture ou de mémoire de Michel-Ange, Galilée, Machiavel, Rossini et d’autres grandes figures. Dante, enterré à Ravenne, y possède un cénotaphe. D’où son surnom de « Panthéon des gloires italiennes ». Mais une église catholique n’est pas un Panthéon au sens païen. La présence des morts auprès des autels appartient à une conception chrétienne de la mort : les vivants prient pour les défunts et le Saint Sacrifice est offert pour les âmes. Le tombeau chrétien ne proclame donc pas que l’homme triomphe de la mort par sa renommée. Il rappelle qu’aucun génie ne se sauve lui-même. Sous la Croix, toutes les gloires humaines retrouvent leur juste mesure devant l’éternité.

Notre époque sait admirablement restaurer ces œuvres, les étudier et les classer. Mais elle risque parfois d’en conserver la matière tout en perdant la grammaire religieuse qui leur donne sens. Un Crucifix devient un « objet d’art », une chapelle un « espace architectural », une fresque un « chef-d’œuvre » et une église un « site patrimonial ». Ces termes ne sont pas faux. Ils sont insuffisants.

Le Crucifix représente le Christ rédempteur ; la chapelle est faite pour la prière ; la fresque transmet les mystères de la foi ; l’église est consacrée au culte de Dieu.

C’est pourquoi L’Eglise Santa Croce mérite davantage qu’une admiration esthétique. Il faut contempler Giotto, Cimabue et Brunelleschi, mais surtout retrouver l’unité qui donne à leurs œuvres leur pleine intelligence : une foi qui confessait le Verbe fait chair, contemplait le Christ crucifié, reconnaissait la Création comme œuvre de Dieu et considérait la beauté comme capable d’élever l’âme vers son Créateur. Tel est peut-être le paradoxe le plus magnifique de Santa Croce : de l’idéal de pauvreté de François est née une extraordinaire richesse artistique. Non parce que ses fils auraient renié cet idéal, mais parce qu’une foi vivante peut engendrer une culture et féconder une civilisation. Avant d’être un trésor du patrimoine occidental, Santa Croce demeure ainsi ce pour quoi elle fut édifiée : une église franciscaine, une maison de Dieu, où le génie des hommes était appelé, lui aussi, à s’incliner devant le Christ.

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