La tribune publiée le 22 février 2026 par le cardinal Robert Sarah,continue de provoquer un débat intense dans les milieux catholiques attachés à la Tradition. L’ancien préfet du Culte divin y mettait en garde contre d’éventuelles ordinations épiscopales sans mandat pontifical par la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X. Son avertissement était sans ambiguïté : « On ne peut pas prétendre désobéir à l’Église pour la sauver. La désobéissance au pape ne peut pas être la voie ordinaire du salut des âmes. » Et encore : « C’est par l’obéissance que le Christ a sauvé le monde. Ce n’est pas par la rébellion que nous sauverons l’Église. »
Ces paroles ont suscité une réponse ferme de John-Henry Westen, cofondateur et rédacteur en chef du site américain LifeSiteNews. le site est un est un média catholique et pro-vie fondé au Canada, connu pour sa ligne éditoriale résolument conservatrice. Très critique à l’égard des évolutions doctrinales et pastorales récentes à Rome, le site défend régulièrement la messe traditionnelle, relaie les positions de la FSSPX et soutient les voix épiscopales perçues comme résistantes aux orientations actuelles. La lettre ouverte de John-Henry Westen s’inscrit pleinement dans cette ligne : elle exprime l’inquiétude d’un catholicisme conservateur qui estime que la crise doctrinale et liturgique actuelle est plus grave que la question canonique des consécrations.
Le cœur de la lettre tient en une question répétée : « Où étiez-vous ? »
John-Henry Westen reproche au cardinal Sarah d’avoir dénoncé avec force une éventuelle désobéissance de la FSSPX tout en gardant, selon lui, le silence face à d’autres dérives. Il écrit : « Tout l’édifice semble être en train de brûler, et votre silence a été la chose la plus retentissante au monde. » Il accuse le cardinal d’avoir « volontairement évoqué les symptômes en ignorant la cause douloureusement évidente du cancer qui dévore l’Église ».
La critique est structurée : nominations épiscopales jugées problématiques, relations avec la Chine, évolution de l’enseignement sur la peine de mort, discipline sacramentelle concernant les divorcés remariés, restrictions touchant la liturgie traditionnelle. Il va plus loin encore en posant une question redoutable :
« Et si François et Léon étaient de telles figures, des antipapes dont l’élection ou les actes rendraient leur autorité nulle ? » Enfin, il interpelle directement le cardinal : « Vous prêchez aujourd’hui l’obéissance, mais je dois demander : où est votre propre obéissance ? »
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L’un des arguments centraux de la lettre concerne la crise sanitaire. John-Henry Westen défend la FSSPX en affirmant que son maintien des sacrements relevait de la priorité donnée au salus animarum ( salut des âmes ) , le salut des âmes. Selon lui, il s’agissait d’une fidélité supérieure, non d’une rébellion. Il suggère implicitement qu’une obéissance purement juridique peut devenir problématique si elle conduit à priver les fidèles des moyens ordinaires de grâce. Cet argument mérite d’être pris au sérieux. La loi suprême de l’Église est bien le salut des âmes. Mais précisément, cette loi ne peut être invoquée de manière subjective pour justifier des actes qui touchent à la structure hiérarchique de l’Église universelle. Le discernement de ce qui sert réellement le salut des âmes ne peut être laissé à l’initiative isolée.
La partie la plus grave de la lettre est sans doute l’évocation d’« antipapes ». Écrire publiquement :
« Et si François et Léon étaient… des antipapes ? » revient à mettre en cause la légitimité même de l’autorité pontificale. Dans l’histoire de l’Église, ces situations ont existé, mais elles ont toujours constitué des crises d’une extrême gravité, résolues par l’Église elle-même. Suggérer aujourd’hui une telle hypothèse sans décision ecclésiale formelle introduit un doute qui dépasse la critique prudente pour entrer dans une logique potentiellement déstabilisatrice pour les fidèles.
Un catholique conservateur peut exprimer des inquiétudes doctrinales. Il peut dénoncer des ambiguïtés. Mais franchir le pas de la contestation de la légitimité pontificale change de nature.
La position du cardinal Sarah n’est pas celle d’un naïf ni d’un homme indifférent aux tensions actuelles. Son parcours témoigne d’un attachement constant à la liturgie traditionnelle, à la continuité doctrinale et à la centralité du sacrifice eucharistique. Sa tribune ne visait pas à absoudre tout ce qui se passe à Rome, mais à rappeler une ligne rouge : les consécrations épiscopales sans mandat pontifical blessent objectivement l’unité visible de l’Église.On peut comprendre que certains fidèles attendent des prises de parole plus directes sur d’autres sujets. Mais le cardinal choisit une voie exigeante : défendre la Tradition sans rompre la communion hiérarchique.
L’échange entre le cardinal et John-Henry Westen révèle une tension profonde au sein même du catholicisme conservateur.
D’un côté, une impatience, nourrie par le sentiment d’une crise doctrinale durable. De l’autre, une prudence ecclésiale, convaincue que la fragmentation ne sauvera pas l’Église. La question « Où étiez-vous ? » exprime une douleur réelle. Mais la réponse implicite du cardinal Sarah est tout aussi claire : même dans la tempête, la barque de Pierre ne se quitte pas. La réforme authentique de l’Église exige clarté doctrinale, courage spirituel et fidélité à la Tradition. Elle exige aussi l’unité visible. Tenir ensemble ces deux exigences est difficile. C’est pourtant sur cette ligne étroite que se joue aujourd’hui l’équilibre du catholicisme conservateur.
intégralité de la lettre de John-Henry Westen
traduction Tribune Chrétienne
« Mon cher Cardinal Sarah,
Comme vous avez commencé votre essai par une citation de la Sainte Écriture, je commence moi aussi cette lettre ouverte par un passage de la lettre de saint Paul aux Galates :
Je m’étonne que vous vous détourniez si vite de celui qui vous a appelés par la grâce du Christ pour passer à un autre évangile — non pas qu’il y en ait un autre, mais il y a des gens qui vous troublent et qui veulent pervertir l’Évangile du Christ. Mais si nous-mêmes, ou un ange venu du ciel, vous annonçait un évangile différent de celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème. Nous l’avons déjà dit, et je le répète encore maintenant : si quelqu’un vous annonce un évangile différent de celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème.
J’ai lu votre récent essai dans Le Journal du Dimanche avec intérêt et, je dois l’avouer, avec une grande tristesse. Vous appelez à l’unité dans l’Église, invoquant le roc de Pierre et la nécessité de l’obéissance au successeur de Pierre. Vous mettez en garde contre les ordinations épiscopales prévues par la FSSPX sans mandat, les qualifiant de désobéissance qui met les âmes en danger. Mais, Éminence, en lisant vos paroles, tout ce que je pouvais penser était : « Où étiez-vous ? » J’ai été heureux de vous entendre enfin parler de la crise dans l’Église, mais vous avez volontairement évoqué les symptômes en ignorant la cause douloureusement évidente du cancer qui dévore l’Église.
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Où étiez-vous ces neuf derniers mois, alors que l’Église a été engloutie dans les flammes sous le règne du pape Léon ? Tout l’édifice semble brûler, et votre silence a été la chose la plus retentissante au monde. Vous portez le rouge du martyre, symbole de la volonté de verser son sang pour la foi. Pourtant, face aux graves dangers qui menacent aujourd’hui les fidèles, vous et vos frères cardinaux avez été remarquablement absents.
Le pape Léon, comme son prédécesseur, a accueilli le père James Martin, SJ, à bras ouverts, élevant une voix qui déforme l’enseignement catholique sur la sexualité et promeut des idéologies contraires à l’Écriture et à la Tradition. Léon a permis le pèlerinage LGBT jusque dans la basilique Saint-Pierre elle-même, décrit par un évêque courageux et par de nombreux fidèles comme l’abomination de la désolation entrant dans le Lieu saint, faisant écho aux avertissements de Daniel et de Notre-Seigneur dans Matthieu 24. Et n’oublions pas la déclaration de Léon selon laquelle si l’on n’est pas opposé à la peine de mort, on n’est pas vraiment pro-vie — une attaque directe contre le mouvement pro-vie et contre des siècles d’enseignement magistériel des papes et des docteurs de l’Église qui ont soutenu la légitimité de la peine capitale en principe, lorsqu’elle est nécessaire au bien commun.
La liste des nominations épiscopales inquiétantes, ainsi que l’autorisation donnée au Parti communiste chinois anti-catholique de nommer des évêques sous les pontificats de François et de Léon, sont en train de changer le visage de l’Église de demain. Où était votre voix, Cardinal ? Pourquoi aucune protestation publique contre ces scandales qui mettent les âmes en danger bien davantage que les consécrations de la FSSPX ?
Votre essai parle éloquemment de la défense de la Tradition, mais votre inaction prolongée parle encore plus fort, laissant les fidèles se demander si votre plus grande préoccupation n’est pas un calcul politique. Vous et vos frères cardinaux cherchez-vous à obtenir les faveurs de Léon pour faire avancer certains agendas particuliers ?
Vous déplorez la désobéissance de la FSSPX comme un chemin vers la perdition, mais je peux vous dire sans réserve que les fidèles sont profondément reconnaissants — et même remplis de joie — que la FSSPX n’ait pas obéi durant la crise du COVID, lorsque François a donné l’exemple d’une fermeture sans précédent du Saint Sacrifice de la Messe dans le monde entier. Les diocèses ont obéi en masse, fermant les églises, refusant l’Eucharistie aux laïcs, et allant jusqu’à refuser les derniers sacrements aux mourants à l’heure de leur plus grand besoin. La FSSPX, en revanche, a maintenu la Messe, préservant l’accès à la grâce et à la Présence réelle lorsque cela était le plus urgent.
N’était-ce pas là une véritable obéissance au Christ Lui-même, donnant la priorité à la loi suprême du salut des âmes — salus animarum — plutôt qu’à une soumission aveugle à des évêques ordonnant de priver les fidèles du Saint Sacrifice, ce qui contredisait sans doute la loi divine ? L’histoire les justifie : d’innombrables fidèles ont été soutenus spirituellement grâce à leur courage. Pourquoi les condamner aujourd’hui pour des consécrations alors que leur « désobéissance » passée a empêché un désespoir généralisé et même l’apostasie parmi le troupeau ?
Vous prêchez aujourd’hui l’obéissance, mais je dois vous demander : où est votre propre obéissance à François — et à son magistère poursuivi maintenant par Léon ? Vous exhortez à une fidélité inébranlable au pape, mais avez-vous personnellement béni des couples homosexuels comme Fiducia Supplicans l’encourage explicitement ? Si l’obéissance est le cœur même de la foi, comme vous l’affirmez avec tant de force, pourquoi cette hésitation de votre part ? Ne devrions-nous pas embrasser l’esprit de la loi plutôt que de nous contenter d’une conformité mesquine à la lettre ? L’esprit de Fiducia Supplicans est amplement démontré par François et Léon dans leur soutien au père James Martin, SJ, et dans leur accueil de l’homosexualité.
Éminence, acceptez-vous désormais pleinement les changements radicaux que Léon soutient et impose ? Croyez-vous, comme l’enseigne le Catéchisme révisé sous François, que « la peine de mort est inadmissible parce qu’elle constitue une atteinte à l’inviolabilité et à la dignité de la personne » ? Cela contredit frontalement le témoignage de la Sainte Écriture, de saint Thomas d’Aquin, du pape Pie XII et de la tradition ininterrompue qui en affirmait la légitimité.
Soutenez-vous désormais que les divorcés remariés, sans nullité de mariage ni engagement à vivre dans la continence, puissent dans certaines circonstances être admis à la Sainte Communion, comme Amoris Laetitia et les Acta Apostolicae Sedis le proclament comme magistère officiel ? Ce sont là des ruptures avec l’enseignement infaillible antérieur, qui sèment la confusion et le scandale.
Affirmez-vous que le Novus Ordo est la seule expression légitime du rite romain, approuvant les sévères restrictions imposées à la messe en latin comme décrétées dans Traditionis Custodes, le rescrit ultérieur, et rigoureusement appliquées sous Léon ? La Messe des siècles des saints et des martyrs est systématiquement supprimée. Êtes-vous en paix avec cela ?
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Si l’obéissance exige l’acquiescement à tout cela, comment la conciliez-vous avec votre amour professé pour la liturgie authentique et le dépôt de la foi ?
Enfin, cher Cardinal Sarah, nous devons affronter une possibilité douloureuse mais inévitable — celle qui résonne à travers l’histoire de l’Église avec ses quelque trente antipapes documentés ayant revendiqué illégitimement le trône et égaré les âmes. Et si François et Léon étaient de tels personnages — des antipapes dont l’élection ou les actes rendraient leur autorité nulle ? Leurs pontificats ont été marqués par l’accueil de dissidents notoires comme le père Martin, par l’autorisation d’actes que l’Écriture condamne comme abominations dans le Lieu saint, par l’inversion d’enseignements fondamentaux pro-vie, et par le démantèlement du rite antique de la Messe.
Des antipapes comme Clément VII durant le Grand Schisme d’Occident ou Benoît XIII ont semé une confusion similaire par des prétentions invalides, des inclinations hérétiques ou des manquements à préserver intacte la foi, obligeant les fidèles à discerner la véritable autorité par la prière, la raison et l’adhésion à la vérité pérenne. Si les règnes de François et de Léon reflètent ces précédents historiques — peut-être en raison d’irrégularités dans leurs élections ou de déviations manifestes de l’orthodoxie — alors leur obéir ne serait pas fidélité à Pierre mais complicité involontaire dans l’erreur. Les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre l’Église, comme le promet le Christ, mais nous devons éprouver les esprits, comme nous y exhorte l’apôtre bien-aimé en 1 Jean 4,1, et nous attacher au magistère immuable.
Avant qu’il ne soit trop tard, comme vous le mettez vous-même en garde, envisagerez-vous cette possibilité ? La véritable unité n’est pas une allégeance aveugle à un homme, mais la communion avec le Christ et les vérités immuables qu’Il a confiées à Son Épouse, l’Église.
Je vous supplie de prier pour moi, cher Cardinal Sarah, pauvre pécheur, et de me pardonner mon impertinence d’avoir répondu avec tant de vigueur. Père de huit enfants, pour la plupart dans la vingtaine, ayant vécu toute leur vie adulte sous deux pontificats désastreux, je vous implore de comprendre. Ces deux hommes — François et Léon — ont blessé la foi de mes petits (Mt 18,6). Et je me préoccupe aussi de votre âme et de celles de vos frères cardinaux, car par votre silence vous contribuez à cette confusion des petits.
Je prie pour vous, cher Cardinal Sarah, pour vos confrères fidèles et pour toute l’Église en ce temps de combat décisif entre Notre-Seigneur et le règne de Satan. Par l’intercession de la Très Sainte Vierge, que Dieu nous accorde à tous la clarté, le courage et la grâce de défendre la foi sans compromis.
Dans le Christ et Sa bien-aimée Mère, »


