Par Philippe marie
Alors que la question de l’euthanasie engage la valeur même de la vie humaine, certains médias se présentant comme catholiques tentent de ramener la discussion à un simple affrontement entre la droite et la gauche. Ces mêmes médias, qui construisent leur ligne éditoriale presque uniquement sur la dénonciation de ceux qu’ils ont eux-mêmes désignés comme le « grand mal » parce qu’ils ne rentrent pas dans leur grille idéologique, en arrivent à tout politiser et à transformer l’Évangile en un manifeste qu’ils auraient volontiers repeint en rouge pour mieux justifier leur combat.
Mais ce combat ne conduit finalement qu’à une seule chose : la dénonciation permanente de l’autre. Ce bruissement et ces cris qu’ils élèvent, et que peu de gens entendent tant leur audience demeure confidentielle, révèlent surtout une tentation inquiétante, celle d’utiliser le christianisme non pour annoncer l’Évangile, mais pour nourrir une bataille idéologique.Mais réduire un enjeu aussi grave à une querelle partisane revient surtout à détourner le regard de la question essentielle : une société peut-elle légaliser la mise à mort de ses membres les plus fragiles tout en prétendant défendre la dignité humaine ?
On croit pointer une contradiction : des députés de droite utiliseraient des « arguments de gauche » pour s’opposer à l’euthanasie. Mais cette observation passe complètement à côté de l’essentiel. La défense de la vie humaine n’est ni un argument de droite ni un argument de gauche. C’est un principe de civilisation. Et pour un catholique, c’est d’abord un commandement moral absolu. : » Tu ne tueras point » (Ex 20, 13).
Depuis deux mille ans, l’Église affirme une vérité simple : on ne tue pas un innocent. Pas par compassion, pas par utilité sociale, pas pour satisfaire un désir d’autonomie. L’euthanasie n’est rien d’autre qu’un homicide présenté sous les habits trompeurs de la pitié.
Or c’est précisément ce que refuse de voir une certaine presse. Elle feint de s’étonner que les opposants à l’euthanasie évoquent la pression sociale qui pèse sur les malades, la solitude des personnes âgées, l’abandon médical ou le sentiment d’être un poids. Pourtant ces réalités sont évidentes. Et elles sont au cœur de toutes les expériences des pays qui ont déjà franchi ce pas. Là où l’euthanasie est légalisée, elle s’étend toujours. On commence par les malades incurables. Puis les malades chroniques. Puis les dépressifs. Puis les handicapés. Puis les mineurs.
Ce glissement n’est pas un fantasme réactionnaire. C’est une réalité observée dans des pays comme la Belgique, les Pays-Bas ou encore le Canada. Quand une société accepte que certaines vies puissent être supprimées parce qu’elles sont jugées trop lourdes, trop coûteuses ou trop dépendantes, elle a déjà franchi une frontière morale décisive. On parle d’autonomie et de dignité. Mais ces slogans révèlent eux-mêmes leur contradiction. Car que signifie cette dignité nouvelle ? Elle consiste à considérer qu’un homme grabataire, dépendant, fragile, serait devenu indigne de vivre. C’est exactement l’inverse de la vision chrétienne.
Pour le christianisme, la dignité ne dépend ni de l’autonomie ni de la performance. Elle est inscrite dans la personne humaine elle-même, créée à l’image de Dieu. Un vieillard dépendant, un malade inconscient, un handicapé lourd possèdent la même dignité qu’un adulte jeune et en bonne santé.
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Dire qu’une vie dépendante serait indigne n’est pas un progrès moral. C’est une régression brutale vers une civilisation qui trie les vies selon leur utilité. On évoque aussi la médicalisation de la fin de vie. Mais là encore, la conclusion est inversée. Le problème n’est pas que certains malades soient trop accompagnés. Le problème est qu’ils sont souvent abandonnés faute de soins palliatifs dignes de ce nom.
La vraie réponse n’est pas la seringue létale. La vraie réponse est la présence, les soins, l’accompagnement. Une société qui propose la mort comme solution à la souffrance révèle moins sa compassion que son incapacité à aimer les plus faibles. Et c’est peut-être là le point le plus troublant dans les analyses publiées dans une certaine presse qui se dit catholique. On y tourne en dérision la prétendue « servilité vis-à-vis du Vatican », comme si la morale chrétienne n’était qu’un réflexe de discipline interne. Mais l’opposition catholique à l’euthanasie ne vient pas d’un ordre administratif. Elle vient d’une vision de l’homme. Une vision qui refuse que la médecine devienne un instrument de mort et que la société transforme ses membres les plus vulnérables en vies dont on pourrait se débarrasser.
Car au fond la question est simple : une civilisation qui légalise le droit de se faire tuer par la médecine est-elle encore une civilisation qui protège la vie ? Ou bien est-elle déjà entrée dans une culture de mort où la compassion devient le prétexte d’une élimination douce des faibles ? Le débat sur l’euthanasie n’est pas une querelle parlementaire. C’est un test moral pour notre époque. Et sur ce point, la tradition chrétienne demeure d’une clarté que le progressisme moderne, malgré tous ses slogans, n’a jamais réussi à égaler.


