Dans un communiqué transmis le 6 mars 2026, les moines expliquent qu’ils « envisagent un départ à l’horizon 2028 ». Une décision qui marque un tournant pour ce monastère fondé au XIIᵉ siècle et devenu au fil du temps l’un des symboles de la tradition cistercienne. L’annonce a suscité une vive émotion dans la région. Comme le souligne la communauté elle-même, « si ce n’est pas une catastrophe, c’est évidemment une page d’histoire qui s’apprête à se tourner ». Les moines ont tenu à préciser immédiatement que cette réflexion ne signifie ni fermeture ni vente du monastère immédiate.
Le Père Abbé rappelle ainsi dans le communiqué : « Non, l’abbaye de La Trappe n’a pas fermé et n’est pas vendue ». Il ajoute que « les frères sont toujours là, fidèles à la prière et au travail, et les activités (accueil, magasin…) se poursuivent normalement ». La vie monastique se poursuit donc pour l’heure selon le rythme habituel de la communauté, marqué par la liturgie quotidienne, le silence et le travail.

Aux sources de la vie bénédictine et cistercienne
L’abbaye de la Trappe s’inscrit dans la grande tradition monastique occidentale issue de saint Benoît. Au VIᵉ siècle, en Italie, saint Benoît (480-547) rédige la Règle de saint Benoît pour les moines vivant en communauté au Mont-Cassin, près de Rome. Ce texte fondateur propose une vie centrée sur la recherche de Dieu à travers la charité fraternelle, l’humilité et l’obéissance, dans un équilibre entre prière et travail. La règle bénédictine se répand rapidement dans toute l’Europe. Au XIᵉ siècle, les fondateurs de l’abbaye de Cîteaux, Robert de Molesme, Albéric et Étienne Harding, souhaitent retrouver une observance plus fidèle et plus simple de cette tradition monastique. À partir de 1112, sous l’impulsion de saint Bernard de Clairvaux, l’ordre cistercien se développe rapidement et fonde de nombreux monastères à travers l’Europe.
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L’histoire du site de La Trappe commence au début du XIIᵉ siècle. Le lieu tire probablement son nom des pièges utilisés autrefois pour la chasse dans cette région boisée du Perche.
Ces terres appartenaient alors à Rotrou III, comte du Perche. En 1120, un événement tragique marque profondément ce seigneur : un navire transportant de nombreux nobles anglais fait naufrage, causant la mort d’environ trois cents personnes. Parmi les victimes se trouve Mathilde, fille du roi d’Angleterre et épouse de Rotrou. En mémoire de cette catastrophe maritime, le comte fait édifier à La Trappe un oratoire dédié à la Vierge Marie. Vers 1140, il fait construire un monastère à proximité de cet oratoire et y installe des moines venus de l’abbaye du Breuil-Benoît, près de Dreux. La première communauté monastique de La Trappe voit alors le jour. En 1147, l’abbaye rejoint l’Ordre de Cîteaux avec l’ensemble de la congrégation de Savigny. Les moines adoptent pleinement les principes cisterciens de pauvreté, de simplicité de vie et de sobriété dans la prière.

Après une période de prospérité, l’abbaye est frappée par les violences de la guerre de Cent Ans. Située dans une zone de confins entre la Normandie et le Perche, elle se trouve à plusieurs reprises au cœur des affrontements entre armées anglaises et françaises.
Les moines doivent parfois quitter leur monastère pour se réfugier dans le château fort de Bonsmoulins. L’abbaye est en partie incendiée et pillée, notamment en 1376 puis en 1465.Une fois la guerre terminée, la reconstruction est engagée. Mais la communauté doit faire face à une autre difficulté avec l’instauration du régime de la commende. Selon ce système, un abbé nommé par le pouvoir royal perçoit les revenus du monastère sans nécessairement vivre avec la communauté ni veiller à l’observance de la règle. Au XVIIᵉ siècle, l’abbaye est profondément affaiblie lorsque survient une figure décisive de son histoire : Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé (1626-1700). Filleul du cardinal de Richelieu, cet abbé commendataire mène d’abord une carrière mondaine. Mais la mort d’une personne très proche provoque chez lui une conversion spirituelle. Après un temps de retraite, il décide de rejoindre la communauté et devient abbé régulier du monastère. Il entreprend alors une réforme profonde de la vie monastique. Animé d’un idéal exigeant, il introduit une discipline austère, un silence rigoureux et une vie de prière intense. Cette réforme, approuvée par le pape Innocent XI, donne à La Trappe une grande renommée spirituelle. Le monastère devient l’un des plus fervents et des plus austères du royaume de France.
La Révolution française constitue une nouvelle épreuve pour la communauté. Les moines sont dispersés et certains meurent martyrs.

Sous la direction de Dom Augustin de Lestrange, une partie d’entre eux trouve refuge en Suisse, dans l’ancienne chartreuse de la Valsainte. Ils y mènent une vie encore plus austère que du temps de l’abbé de Rancé. Pourchassés par les armées révolutionnaires, ils traversent ensuite plusieurs pays d’Europe dans une longue errance qui les conduit jusqu’en Russie. C’est grâce à ces moines issus de La Trappe, rejoints par de nombreux postulants, que la tradition cistercienne se développe alors dans plusieurs régions d’Europe et en Amérique. Lorsque les religieux peuvent revenir en France en 1815, l’abbaye est presque entièrement en ruine. Elle est progressivement reconstruite au XIXᵉ siècle, notamment sous les abbatiats de Dom Joseph-Marie Hercelin et de Dom Étienne Salasc. Les bâtiments actuels, de style néo-gothique, datent en grande partie de cette période.
La Trappe dans l’Église contemporaine
Au XXᵉ siècle, la vie monastique de La Trappe évolue également dans le contexte du Concile Vatican II (1962-1965). La distinction traditionnelle entre moines de chœur et frères convers disparaît, la liturgie est réformée et les constitutions de l’ordre sont renouvelées en 1990. La communauté a également contribué à la fondation de plusieurs monastères, notamment Tre Fontane en Italie, Bellefontaine en Anjou, Timadeuc en Bretagne et Échourgnac en Dordogne. L’abbatiat de Dom Marie-Gérard Dubois, de 1977 à 2003, est marqué par des réformes liturgiques importantes et par une ouverture plus large de l’abbaye aux fidèles et aux visiteurs. Une nouvelle étape s’ouvre ensuite en 2004 avec l’élection de Dom Guerric Reitz-Séjotte.

Malgré cette histoire remarquable, la communauté doit aujourd’hui faire face à des défis importants.
Les moines évoquent notamment « la rareté des vocations et de la charge de plus en plus lourde du patrimoine foncier ». Ces difficultés touchent de nombreuses abbayes en Europe. La communauté précise également que le domaine n’est « pas encore mis en vente ». Une réflexion est néanmoins engagée pour l’avenir : « Une réflexion est en cours avec d’autres communautés pour trouver des solutions plus adaptées, plus pertinentes économiquement et spirituellement. Le contexte est dur, depuis plusieurs décennies déjà, et bien d’autres abbayes ont déjà changé de mains. »
Pour les moines, cette perspective représente une étape difficile. Dans leur communiqué, ils écrivent :
« La belle saison sera cette année encore l’occasion de visites guidées sous la conduite des frères. Ceux-ci escomptent votre compréhension et votre soutien dans cette étape importante de leur cheminement. […] Le départ des frères, très exigeant et douloureux pour eux, ne sera pas sans bouleverser toutes les personnes attachées, parfois depuis des générations, à la communauté. » Dans l’immédiat, la vie monastique se poursuit à La Trappe. Les moines continuent d’y mener leur existence faite de prière, de silence et de travail, dans l’esprit de la tradition bénédictine.Mais si le départ envisagé pour 2028 devait se confirmer, il marquerait la fin d’une présence monastique presque ininterrompue depuis neuf siècles dans ce lieu emblématique du Perche. Un tournant important pour l’histoire religieuse locale, mais aussi pour l’un des monastères qui ont le plus profondément marqué la tradition cistercienne en France.


