Alors que des églises arméniennes disparaissent du paysage du Haut-Karabakh, l’Azerbaïdjan poursuit parallèlement une politique active de soutien financier au patrimoine catholique romain. Cette contradiction apparente interroge aujourd’hui de nombreux observateurs, historiens et responsables ecclésiastiques : comment un État accusé de détruire un patrimoine chrétien ancien peut-il en même temps financer la restauration de basiliques et de monuments au cœur même de la chrétienté ?
Le 30 avril dernier, le Vatican annonçait un nouvel accord avec Bakou pour la restauration de quatre statues monumentales de la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs. Depuis plus d’une décennie, la Fondation Heydar Aliyev, proche du pouvoir azerbaïdjanais, finance différents projets culturels au Vatican : restauration de catacombes romaines, conservation de manuscrits anciens, soutien aux Musées du Vatican ou encore travaux dans plusieurs basiliques majeures de Rome. Selon plusieurs médias italiens, les dons et financements azerbaïdjanais auraient désormais dépassé le million d’euros. La Fondation Heydar Aliyev revendique notamment la restauration des catacombes de Saint-Sébastien, des catacombes de Marcellin et Pierre, ainsi que la conservation de plus de 3 000 livres et 75 manuscrits de la Bibliothèque apostolique vaticane.
Les autorités azerbaïdjanaises présentent ces initiatives comme une contribution au dialogue interreligieux et à la préservation du patrimoine universel. Le discours officiel insiste régulièrement sur la tolérance religieuse du pays et sur sa volonté de renforcer les liens culturels avec le Saint-Siège.
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Pourtant, au même moment, les critiques se multiplient concernant le sort réservé au patrimoine chrétien arménien dans le Haut-Karabakh, région montagneuse disputée depuis des décennies entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Après l’offensive militaire de septembre 2023, Bakou a repris le contrôle total du territoire, provoquant l’exode de plus de 120 000 Arméniens de souche, soit quasiment toute la population arménienne de la région. Depuis lors, plusieurs organisations de défense des droits humains et du patrimoine accusent l’Azerbaïdjan d’effacer progressivement les traces historiques arméniennes. La destruction récente de la cathédrale arménienne de la Sainte-Mère-de-Dieu à Stepanakert a particulièrement choqué les communautés chrétiennes arméniennes. Construite entre 2006 et 2019, elle était devenue la plus grande église arménienne du Haut-Karabakh.
D’autres monuments auraient également été détruits ou altérés. L’ONG Monument Watch affirme par exemple que l’église Saint-Jacques de Stepanakert, bâtie en 2007, aurait elle aussi été démolie au printemps 2026. Plusieurs experts du patrimoine dénoncent également des modifications d’inscriptions arméniennes sur certains monastères anciens.
Pour l’Église apostolique arménienne, ces actes relèvent d’une véritable politique d’effacement culturel. Dans un communiqué publié en avril, elle accusait directement Bakou de vouloir « effacer toute trace arménienne chrétienne de l’Artsakh », le nom arménien du Haut-Karabakh.
Cette situation place le Vatican dans une position délicate. Fidèle à sa tradition diplomatique, le Saint-Siège entretient des relations avec des États aux situations parfois très controversées. Rome privilégie généralement le dialogue et la coopération culturelle, estimant qu’ils permettent de maintenir des canaux diplomatiques ouverts même dans des contextes tendus. Mais cette prudence suscite désormais des interrogations jusque dans certains milieux catholiques. Peut-on accepter les financements d’un État accusé par plusieurs ONG internationales de détruire des églises chrétiennes ailleurs ? Les restaurations prestigieuses réalisées à Rome servent-elles indirectement à améliorer l’image internationale du régime azerbaïdjanais ?
Plusieurs analystes parlent désormais d’une stratégie d’influence attribuée à Bakou consistant à utiliser le mécénat culturel, les partenariats religieux et les relations diplomatiques pour renforcer sa respectabilité internationale malgré les accusations portant sur les droits humains et le traitement des minorités arméniennes.Pour les chrétiens arméniens, le contraste demeure particulièrement douloureux : voir des monuments catholiques restaurés grâce à l’argent azerbaïdjanais pendant que des églises arméniennes disparaissent dans le Caucase nourrit un profond sentiment d’abandon.


