Depuis 2000 ans

Le père de Sinety s’en prend à “l’identité chrétienne” : le nouveau péril à la mode

Le père de Sinety - Wikipedia
Le père de Sinety - Wikipedia
Après le populisme, voici donc “l’identité chrétienne” devenue suspecte. Dans son nouvel essai, le curé Benoist de Sinety assure ne pas vouloir “juger”, seulement “prévenir”. Mais derrière les précautions pastorales et les appels au dialogue se dessine un procès implicite contre ceux qui pensent encore que le christianisme ne peut survivre sans mémoire, sans enracinement et sans civilisation

Le point de départ du livre est habile. Dans « La Cause du Christ, l’Evangile contre l’identité chrétienne« , le père Benoist de Sinety commence par une confession personnelle : ses limites, ses fragilités, le déclin social du prêtre, la disparition d’une chrétienté sociologique. Le ton est humain, presque augustinien. Il évoque les déjeuners familiaux, le scoutisme, les générations réunies autour d’une culture catholique commune. Puis le récit glisse progressivement vers une thèse : le danger principal aujourd’hui ne serait pas tant la disparition du christianisme que son éventuelle récupération “identitaire”. C’est ici que commence le problème.

Car cette opposition entre le Christ et l’identité chrétienne repose sur une ambiguïté profonde. Le christianisme est universel, certes. Mais il est aussi nécessairement historique et incarné. Le Verbe s’est fait chair, non concept abstrait. Toute foi vécue produit une civilisation, une culture, des mœurs, une mémoire collective, des formes symboliques, un imaginaire commun. Refuser cette dimension revient paradoxalement à désincarner le christianisme lui-même. Joseph Ratzinger rappelait dans Foi, Vérité, Tolérance qu’une foi sans enracinement culturel finit toujours dissoute dans le relativisme moderne.

Benoît XVI dénonçait également cette“haine de soi de l’Occident” qui conduit l’Europe à regarder son propre héritage chrétien comme une faute historique permanente. Et Saint Jean-Paul II écrivait dans Mémoire et Identité : “Une nation existe ‘par’ la culture et ‘pour’ la culture.” Autrement dit : il n’existe pas de transmission sans mémoire commune.

Or le texte du père de Sinety fonctionne par insinuations successives. Après avoir évoqué les jeunes en quête de sens, il dénonce des “flibustiers” exploitant la religion à des fins politiques ou identitaires. Puis surgissent immédiatement Alfred Rosenberg, la “chrétienté aryenne”, les “chrétiens allemands”, Hitler et le nazisme. Le procédé rhétorique est transparent. Il ne dit jamais explicitement que les défenseurs contemporains d’une identité chrétienne ressemblent aux dérives des années 1930. Il suggère simplement une proximité de logique. L’amalgame est suffisamment flou pour être nié, mais suffisamment clair pour produire son effet moral.Pourtant, historiquement, cette comparaison est extrêmement choquante.

Le national-socialisme ne fut pas une exacerbation du christianisme historique mais une tentative de substitution païenne et raciale au christianisme lui-même. Rosenberg reprochait précisément au christianisme son universalisme biblique et ses racines juives. Le projet nazi n’était pas une “identité chrétienne” excessive ; il était une entreprise de déchristianisation raciale. Assimiler aujourd’hui toute conscience civilisationnelle chrétienne à une pente potentiellement “préfasciste” relève donc moins de l’analyse historique que de l’intimidation intellectuelle.

Lire aussi

Le plus étonnant reste cependant ce que le livre ne dit pas.

Car enfin, d’où vient ce “réveil identitaire” que Benoist de Sinety décrit avec inquiétude ? Pourquoi de jeunes catholiques redécouvrent-ils aujourd’hui la liturgie, la tradition, l’enracinement, les racines chrétiennes de la France ou de l’Europe ? Pourquoi cette quête de continuité historique réapparaît-elle précisément maintenant ?

Le livre ne pose presque jamais la question.

À aucun moment le père Benoist de Sinety, curé de la paroisse Saint-Eubert de Lille, pourtant aux premières loges des fractures communautaires, des tensions culturelles et des bouleversements migratoires qui traversent désormais de nombreux quartiers français, n’examine sérieusement le lien entre cette réaffirmation identitaire et la transformation profonde du paysage national sous l’effet de l’immigration de masse et de l’expansion visible d’un islam de plus en plus affirmatif dans l’espace public. À aucun moment il ne semble envisager que beaucoup de catholiques puissent éprouver un sentiment de fragilisation civilisationnelle ou de dépossession culturelle. À aucun moment il ne cherche réellement à écouter ceux qu’il désigne implicitement comme tentés par un christianisme “identitaire”. C’est sans doute la contradiction centrale du texte.

Le père de Sinety revendique constamment l’écoute, le dialogue, la compréhension des peurs, mais cette empathie semble avoir des frontières très précises. Elle s’étend volontiers aux périphéries sociales, beaucoup moins aux catholiques attachés à la continuité historique et culturelle de leur civilisation.

Comme souvent dans une certaine pastorale contemporaine, la compassion paraît universelle jusqu’au moment où surgit la question identitaire. Le paradoxe est d’autant plus frappant que l’Église n’a jamais vécu sans identité. Même les premières communautés chrétiennes se définissaient comme un peuple distinct, porteur d’une mémoire, d’une liturgie, d’une fidélité doctrinale et morale. Le christianisme n’a jamais été une simple émotion spirituelle flottant hors du temps. Saint Jean-Paul II le rappelait avec force : “L’avenir de l’homme dépend de la culture.” Et l’on pourrait ajouter : il dépend aussi de la capacité des peuples à transmettre ce qu’ils sont.Le christianisme a façonné l’Europe, son droit, son anthropologie, son rapport à la personne, à la dignité humaine, à la liberté de conscience, à la distinction du spirituel et du temporel. Dire cela ne revient ni à idolâtrer une race, ni à sacraliser une nation, ni à trahir l’Évangile. Cela consiste simplement à reconnaître un fait historique.

Enfin, on peine d’ailleurs à ne pas sourire devant certaines leçons contemporaines contre le “christianisme identitaire” lorsqu’elles viennent de celui-là même qui, le 9 décembre 2017, transforma l’église de la Madeleine en vaste barnum médiatico-sentimental à l’occasion des funérailles nationales de Johnny Hallyday. Ce jour-là, sous l’œil des chaînes d’information continue, des écrans géants, des caméras du monde entier et du tout-Paris politico-artistique, le père Benoist de Sinety, alors vicaire général du diocèse de Paris, trouva ,selon la presse , “les mots justes” pour célébrer l’idole populaire. “Entre dans la lumière, Johnny Hallyday, une lumière, un feu qui ne s’éteint jamais”, lança-t-il dans une homélie devenue instantanément séquence médiatique virale.

Curieuse conception, tout de même, du danger de la spectacularisation du religieux : lorsque l’église devient décor national pour la religion civile du show-business et de l’émotion collective, aucune inquiétude apparente sur le mélange des genres, aucune dénonciation des “flibustiers” culturels ou des récupérations symbolique.

Enfin plus surprenant encore, ce procès implicite de “l’identité chrétienne” paraît chez Grasset, maison désormais intégrée à l’univers éditorial de Vincent Bolloré, dont on ne sache pas précisément qu’il mène croisade contre l’idée même de civilisation chrétienne ou contre l’enracinement culturel européen. Sans doute s’agit-il d’une programmation antérieure au changement de ligne éditoriale de la maison d’édition. On ne voit guère d’autre explication…Disons qu’à force de soupçonner toute affirmation identitaire, une partie du catholicisme contemporain finit par rendre suspecte l’idée même de transmission civilisationnelle. Et c’est peut-être là le véritable enjeu du livre de Benoist de Sinety : non pas la défense du Christ contre les idéologies, ce qui serait légitime, mais la difficulté croissante d’une partie de l’Église à assumer publiquement que le christianisme ait encore le droit d’être une mémoire collective, une culture vivante et une civilisation.

Recevez chaque jour notre newsletter !