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La formidable aventure des sœurs vigneronnes de l’abbaye de Jouques et de leurs 25 000 bouteilles annuelles

@ abbaye de Jouques
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« Nous sommes en recherche de mécènes » : Héritière d'une tradition monastique bénédictine, la communauté poursuit aujourd'hui ses activités agricoles tout en cherchant les soutiens nécessaires à la préservation de son patrimoine

À Jouques, dans les Bouches-du-Rhône, l’abbaye Notre-Dame-de-Fidélité est installée sur le plateau du Pey de Durance, au milieu des vignes, des oliviers et des collines provençales. Fondée en 1967, elle constitue aujourd’hui l’une des principales communautés bénédictines du sud de la France. Son histoire ne commence pourtant pas en Provence.

Les origines de la communauté remontent à 1816, lorsque Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé fonde à Paris l’abbaye Saint-Louis-du-Temple. Revenue en France après onze années d’exil provoquées par la Révolution française, cette cousine du roi Louis XVI souhaite créer un monastère destiné à faire vivre la tradition bénédictine et à perpétuer la mémoire des épreuves traversées par la famille royale au Temple. Après avoir quitté le Temple en 1848, les moniales s’installent en 1850 au 20 rue Monsieur, dans le VIIᵉ arrondissement de Paris. Pendant près d’un siècle, cette maison devient l’un des foyers spirituels les plus influents du catholicisme français. Écrivains, intellectuels, missionnaires et religieux y passent régulièrement. François Mauriac, Joris-Karl Huysmans, Ernest Psichari, le futur pape Paul VI ou encore saint Jean Bosco comptent parmi les personnalités qui fréquentent ce lieu.

La réputation de la « Rue Monsieur » dépasse rapidement les frontières du monde monastique. Beaucoup viennent y chercher un accompagnement spirituel, un temps de retraite ou un approfondissement de leur foi. Le monastère devient l’un des centres de rayonnement du catholicisme français du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle. C’est également à la Rue Monsieur qu’entre en 1917 une jeune artiste appelée à marquer durablement l’histoire de la communauté : Geneviève Gallois. Alors qu’une carrière prometteuse s’ouvre à elle dans les milieux artistiques parisiens, Geneviève Gallois choisit la vie monastique. Durant plusieurs années, elle renonce même à son activité créatrice avant de reprendre le dessin sous l’impulsion du docteur Paul Alexandre. Elle réalise ensuite une œuvre abondante composée de dessins, d’eaux-fortes, d’illustrations et de vitraux qui feront d’elle l’une des grandes figures de l’art religieux français du XXᵉ siècle. Dans un texte rédigé en octobre 1952, elle écrit :

« Pour moi, l’Art se fond de plus en plus avec la vie, et la vie se fond de plus en plus avec Dieu ; elle descend toujours plus profond, au fond de moi-même. »

Mère Geneviève Gallois @Abbaye de Jouques

L’influence de Mère Geneviève dépasse largement le cadre de la communauté bénédictine. Ses dessins de la vie monastique, souvent empreints d’humour et d’une grande finesse d’observation, constituent aujourd’hui un témoignage précieux sur le quotidien des religieuses au XXᵉ siècle. Son œuvre continue d’être étudiée par les historiens de l’art religieux et demeure l’un des patrimoines culturels les plus originaux transmis par les bénédictines de Jouques.

Son héritage demeure particulièrement présent à l’abbaye. Les illustrations qui ornent les étiquettes des cuvées Exsulta, Fidelis et Louange s’inspirent de son univers artistique. Les visiteurs peuvent également découvrir son œuvre grâce à une exposition permanente qui lui est consacrée.

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Après un long contentieux juridique avec les héritiers de leur fondatrice, les bénédictines quittent définitivement la Rue Monsieur en 1938. La guerre retarde ensuite leur installation à Limon, dans l’Essonne. La première pierre de leur nouvelle église est bénie en 1950 par Angelo Roncalli, futur saint Jean XXIII. La communauté s’y installe définitivement en 1951 et connaît alors une forte croissance, dépassant bientôt les cent dix moniales. Face à cet essor, une nouvelle fondation devient nécessaire. Après plusieurs mois de recherches, les religieuses acquièrent un domaine agricole au lieu-dit Pey de Durance, près de Jouques. Le 6 octobre 1967, six bénédictines prennent possession des lieux. Elles s’installent dans une ancienne ferme entourée de vignes et d’oliviers. Leur première messe conventuelle est célébrée dans un ancien pressoir transformé en chapelle. Dix autres religieuses les rejoignent rapidement et les premières vocations apparaissent dès 1970.

Aujourd’hui, la communauté compte 47 sœurs selon les chiffres communiqués en 2021. Si cet effectif est plus modeste que celui atteint à l’époque de Limon, il permet encore aux bénédictines d’assurer l’ensemble des activités du monastère : vie liturgique, travail agricole, accueil, gestion des productions artisanales et entretien du domaine. À l’entrée de l’abbaye figure une phrase du cardinal Charles Journet qui a profondément marqué la communauté : « L’Église a ses racines dans le ciel et ses feuilles dans les tempêtes. » Les religieuses en ont tiré leur devise : In tempestate radicavi in alto « Dans la tempête, j’ai pris racine dans le ciel. »

Aujourd’hui encore, la vie quotidienne est organisée selon la règle de saint Benoît. La journée commence avant l’aube. À cinq heures, les premières cloches appellent déjà les religieuses à l’office. Sept offices quotidiens rythment ensuite la journée jusqu’au soir. Entre les temps de prière, les moniales rejoignent leurs différents lieux de travail : les vignes, les vergers, l’oliveraie, le potager, les cuisines, les ateliers ou encore les services d’accueil. Cette alternance entre contemplation et travail manuel demeure l’une des caractéristiques essentielles de la tradition bénédictine. La vigne occupe une place centrale dans l’économie du monastère.

Lorsque les fondatrices arrivent à Jouques, elles découvrent déjà quelques parcelles cultivées. Au fil des décennies, le vignoble est restructuré, agrandi et modernisé. Il couvre aujourd’hui neuf hectares en appellation Coteaux d’Aix-en-Provence.

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( A consommer avec modération)

Les religieuses assurent elles-mêmes la taille, le travail du sol, l’ébourgeonnage, l’effeuillage et le suivi des parcelles jusqu’aux vendanges. Ces dernières sont réalisées à la main, à l’exception de la récolte destinée au rosé en raison des contraintes techniques imposées par sa vinification. Le raisin est ensuite confié à la cave coopérative des Quatre-Tours qui assure l’élaboration des différentes cuvées. Près de 25 000 bouteilles sont aujourd’hui commercialisées chaque année. Trois vins constituent l’essentiel de la production : Louange est un vin rouge élevé en partie en fût de chêne et élaboré principalement à partir de grenache, dont certains ceps ont plus de cinquante ans. Fidelis est une cuvée monocépage merlot. Exsulta est un rosé associant grenache, syrah et caladoc dans la tradition provençale.

Les cuvées ont largement contribué à faire connaître l’abbaye bien au-delà de la région d’Aix-en-Provence.Mais le vin ne constitue pas l’unique activité du monastère. Entre leurs sept offices quotidiens, les bénédictines travaillent également à la ferme, dans les vergers, les oliveraies, le potager et les cuisines de l’abbaye. Au fil des années, les anciens vergers de pommiers et de cerisiers ont progressivement laissé place à des cultures mieux adaptées au climat méditerranéen. Les religieuses cultivent aujourd’hui des amandiers, des figuiers, des abricotiers, des pruniers ainsi que différentes plantes aromatiques comme la lavande et le romarin.Une ancienne oliveraie, longtemps recouverte par une pinède qui l’avait progressivement étouffée, a été retrouvée puis remise en culture. Les arbres ont été dégagés, déplacés et replantés. Cette oliveraie couvre désormais plus de deux hectares.Ces cultures alimentent plusieurs productions artisanales commercialisées par la communauté.

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Les bénédictines sont notamment connues pour leur tapenade aux olives noires, l’un des produits emblématiques de l’abbaye. Elles proposent également des amandes issues du domaine ainsi que différentes préparations réalisées à partir des récoltes de leurs vergers. Longtemps, les sœurs ont aussi confectionné des confitures et des meringues qui ont contribué à faire connaître leur savoir-faire artisanal. Moins médiatisées que les cuvées Exsulta, Fidelis ou Louange, ces productions participent néanmoins à l’équilibre économique du monastère et témoignent de la diversité des activités développées au sein de la communauté.Le potager, cultivé selon les principes de l’agroécologie, fournit quant à lui une part importante des légumes consommés par la communauté pendant la belle saison. Une partie de cette production est également proposée au magasin de l’abbaye. Derrière l’image désormais bien établie des « sœurs vigneronnes » se trouve ainsi une réalité plus large : celle d’un domaine monastique où cohabitent vigne, oliveraie, vergers, cultures aromatiques, maraîchage et ateliers de transformation.

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L’histoire récente de la communauté est également marquée par plusieurs fondations

Dans les années 1990, une nouvelle abbaye est créée à Rosans, dans les Hautes-Alpes, sous le nom de Notre-Dame de Miséricorde. Quelques années plus tard, en 2005, cinq moniales partent au Bénin pour fonder le monastère Notre-Dame de l’Écoute, à la demande de l’évêque de Natitingou. Malgré les difficultés sécuritaires rencontrées récemment dans la région, cette fondation demeure l’un des fruits du rayonnement missionnaire de Jouques. Le développement de la fondation de Rosans bénéficie également d’un soutien inattendu. En 1990, le pianiste soviétique Sviatoslav Richter séjourne à l’abbaye et organise un concert destiné à soutenir le projet. D’autres artistes prestigieux comme Brigitte Engerer, François-René Duchâble, Radu Lupu ou Anne Queffélec participeront ensuite à cette mobilisation. Aujourd’hui, la communauté doit relever un autre défi : celui de la préservation de son patrimoine.

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« Nous sommes en recherche de mécènes »

Depuis plusieurs années, d’importants travaux ont été engagés. Une première phase a permis l’agrandissement de la bibliothèque, l’extension de la sacristie, la création d’une boutique monastique et la construction du clocher de l’église. Un nouveau programme de rénovation concerne désormais les espaces de vie quotidienne des religieuses : cuisine, ateliers, réseaux techniques, chauffage, canalisations, mise aux normes et réorganisation des locaux. L’exposition consacrée à Mère Geneviève Gallois fait également l’objet d’une réfection afin de mieux mettre en valeur l’héritage artistique de la communauté.

Si les activités agricoles permettent à l’abbaye de couvrir une partie de ses besoins, elles ne suffisent pas à financer l’ensemble des travaux nécessaires à la conservation et à l’adaptation des bâtiments. Les religieuses recherchent aujourd’hui des mécènes susceptibles d’accompagner la poursuite des chantiers engagés. L’objectif est de préserver les lieux de vie de la communauté, les espaces de travail, les infrastructures d’accueil ainsi que le patrimoine artistique transmis depuis plusieurs générations. L’enjeu dépasse la seule conservation des bâtiments. Il s’agit aussi de transmettre un héritage spirituel, culturel et artistique construit au fil de plus de deux siècles d’histoire, depuis la fondation parisienne de 1816 jusqu’à l’abbaye provençale d’aujourd’hui. Près de soixante ans après l’arrivée des six premières fondatrices à Jouques, les bénédictines de Notre-Dame-de-Fidélité poursuivent ainsi leur mission entre prière, travail de la terre, production artisanale, accueil et transmission d’un patrimoine monastique qui continue de s’inscrire dans le paysage religieux et culturel français.

Pour contacter , l’abbaye Notre-Dame-de-Fidélité : accueil@abbayedejouques.org

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