C’est désormais une bien triste tradition : chaque année, à l’occasion de la « Nuit Blanche », nos plus belles églises parisiennes se transforment en succursales d’art contemporain. Le samedi 6 juin 2026, c’est l’église Saint-Eustache , chef-d’œuvre de la Renaissance et de l’art gothique , qui s’apprête à prêter ses murs à une entreprise de déconstruction politique sous couvert d’écologie. Dans le collatéral droit de l’édifice sera déployée une œuvre monumentale de 190 x 255 cm intitulée KoreKore hand writing 1. Son auteur ? Moffat Takadiwa, un artiste zimbabwéen né en 1983 à Harare.

La présentation de l’événement vante une œuvre faite de « tapisseries précieuses qui magnifient ce qui devait être abandonné ». En réalité, l’œuvre est un assemblage de touches de claviers d’ordinateurs usagées, ramassées dans des décharges. On nous explique fièrement que « les messages ont disparu, seules restent les touches ». Quel terrible aveu. Faire disparaître le message, effacer le Verbe sous les détritus de la modernité : voilà ce que l’on propose d’exposer dans la maison de Dieu.
Pour comprendre la gravité de cette démarche symbolique, il faut se pencher sur les déclarations explicites de l’artiste. Ce que Moffat Takadiwa réalise dans cette église n’est que la continuité de sa démarche militante. Lorsqu’il exposait à la National Gallery of Zimbabwe, il ne cachait pas sa volonté de subvertir l’espace : « Je la vois aussi comme un espace colonial et j’essaie de me voir, moi et mon peuple, dans cet espace ». Transposée sous les voûtes de Saint-Eustache, cette rhétorique devient un réquisitoire contre l’Église catholique, assimilée par la doxa progressiste à ce même « espace colonial » qu’il faudrait investir pour y « amener sa propre culture ».
L’utilisation des touches de clavier n’a rien d’anodin ou de purement poétique. L’artiste le dit lui-même : « Elles proviennent de l’ancien système de claviers d’ordinateurs (…) elles représentent une vieille administration et certaines générations qui ont été éliminées ». En détruisant ces claviers, il prétend « fabriquer un nouveau langage » au Zimbabwe. En clair, il s’agit d’un art de la table rase. Sous prétexte de dénoncer la « surconsommation » et le « monde occidental », on fait entrer le langage de la décharge publique dans le lieu ou la Parole de l’Evangile est dite.
Le projet profond de Takadiwa est une réécriture de l’Histoire. Dans ses travaux précédents, notamment avec ses installations de disques vinyles, il affirmait vouloir « supprimer, doubler, réécrire par-dessus (…) Nous pouvons réécrire cette histoire ». C’est cette même logique de substitution qui s’invite dans le collatéral droit de l’église. L’art traditionnel, la statuaire sainte, la beauté des cierges s’effacent devant un tissage de déchets en compositions organiques.

Plus troublant encore est le rejet systématique de tout héritage reçu. Évoquant d’autres œuvres où il fait pousser des roses sur des meubles coloniaux brûlés, Takadiwa expliquait que cela illustrait notre besoin de « cultiver nos propres solutions plutôt que les solutions données par l’autre ». Cette formule résonne comme l’exact opposé de la Foi : la foi catholique n’est pas une « solution auto-générée » par l’homme moderne, elle est une Révélation reçue d’en haut et transmise fidèlement de génération en génération. Brûler le mobilier des anciens pour y installer le culte de la Terre ou de la culpabilité environnementale est une hérésie pastorale.
Certes, les promoteurs de la Nuit Blanche loueront la démarche « communautaire » de l’artiste, qui rémunère des jeunes pour assembler ces rebuts. Ils invoqueront la « dimension écologique » et la marche collective face à un monde poussé à l’extinction, ce que l’artiste appelle sa « marche de la honte » (walk of shame).
Mais la destination d’une église est-elle de battre sa coulpe devant les idoles du siècle ? Le rôle d’une église est-il d’offrir une tribune au ressentiment post-colonial et au fétichisme du déchet ?
Accueillir KoreKore hand writing 1 à Saint-Eustache n’est pas un acte d’ouverture culturelle. C’est une capitulation spirituelle. Quand le relativisme culturel et les poubelles de l’Occident entrent par la grande porte, ce n’est plus la culture qui s’évangélise : c’est le sacré qui s’effondre. Le dimanche matin, après le départ des badauds de la Nuit Blanche, il ne restera sur le pavé de l’église que le souvenir amer d’un espace profané par les lubies de notre époque. Entre profanation, provocation idéologique et détournement de l’espace sacré, cette installation interroge profondément. Verrait-on pareille œuvre investissant les murs d’une mosquée ou d’une synagogue sans susciter l’indignation ? Le curé a-t-il pleinement mesuré ce que cette exposition signifie pour de nombreux fidèles ? »


