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« On vient parce que l’on a envers Dieu une dette insolvable » : le président du pèlerinage de Chartres explique la signification de la liturgie traditionnelle

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À quelques jours du départ du plus grand pèlerinage français, le patron de Notre Dame de Chrétienté explique les "raisons d'un succès"

Organisateur du pélé de Chartres, Philippe Darantière remet au centre des notions parfois devenues rares dans le débat public catholique : le sacré, le culte, la transcendance et Dieu. On croyait parfois que certaines pages du catholicisme contemporain ne pouvaient plus être abordées qu’à travers le vocabulaire des experts, des sociologues ou des consultants en gouvernance ecclésiale. C’est pourquoi la lecture de la tribune publiée par Philippe Darantière dans La Croix a quelque chose de rafraîchissant.

Pas de réflexion sur les dernières ingénieries synodales. Peu de considérations sur les recompositions sociétales du croire. Encore moins sur les nouveaux paradigmes pastoraux censés réinventer l’Église du XXIᵉ siècle. Il y est surtout question de liturgie, de sacré, de transmission, de culte rendu à Dieu et de vie spirituelle.

À l’approche du pèlerinage de Chartres, il est parfois bon de lire et de méditer sur autre chose que les concepts les plus en vogue.

Monseigneur Patrick Chauvet lors de la messe d’envoi du 43 eme pèlerinage de Chartres à l’église Saint Sulpice @tribunechretienne

La tribune s’appuie sur un constat désormais difficile à contester. Cette année encore, près de 20 000 pèlerins sont attendus sur les routes de Chartres. La moyenne d’âge est de 22 ans et la fréquentation progresse régulièrement depuis une décennie. Plus remarquable encore, rappelle Philippe Darantière, près de 30 % des participants découvrent cette liturgie pour la première fois. Face à ce phénomène, les explications faciles ne manquent pas : « La première réponse, et la plus commode, est celle de la « sensibilité » : le latin, l’encens, le grégorien, la beauté des ornements. » L’argument est connu. D’autres évoquent une simple recherche d’identité ou de racines dans une société devenue liquide et instable. Mais Philippe Darantière estime que ces analyses ne suffisent pas : « Si la liturgie traditionnelle n’était qu’un conservatoire culturel, elle serait un musée, or elle est manifestement vivante. Elle fait passer du culturel au cultuel. » Cette phrase résume probablement l’une des idées centrales de son texte. Car la question n’est pas seulement esthétique. Elle est spirituelle.

L’auteur décrit alors ce qu’il considère comme le premier paradoxe de la liturgie traditionnelle : une liturgie qui semble, vue de l’extérieur, se dérouler « sans nous », et qui pourtant attire profondément : « Le prêtre est tourné vers l’Orient, vers le Christ dont il n’est que l’instrument visible. Il n’anime pas, il n’explique pas en temps réel. Les gestes sont ceux qui ont été accomplis invariablement et minutieusement depuis la nuit des temps. » Dans un univers où presque tout doit désormais être commenté, expliqué, contextualisé et rendu immédiatement accessible, cette remarque mérite d’être relevée. La liturgie ancienne ne cherche pas à capter l’attention. Elle ne cherche pas à se rendre sympathique. Elle ne cherche même pas, fondamentalement, à mettre l’homme au centre. Selon Philippe Darantière, elle rappelle au contraire une vérité souvent oubliée :

« On ne vient pas à la messe d’abord pour soi. On vient parce que l’on a envers Dieu une dette insolvable, que nulle générosité humaine ne saurait acquitter. On vient rendre à Dieu ce qui lui est dû. »

Pèlerins sur les routes de Chartres – DR

Cette affirmation pourra surprendre dans une époque où la religion est parfois présentée avant tout comme une simple source d’épanouissement personnel ou de bien-être spirituel. Mais c’est précisément ce décentrement qui, selon lui, attire : « L’homme s’efface devant le rite. Et loin de l’humilier, cet effacement l’élève. » Cette phrase mérite probablement d’être méditée plus longtemps que bien des analyses sociologiques consacrées aux mutations du religieux. Philippe Darantière insiste également sur la dimension profondément incarnée de cette liturgie. À ceux qui la jugent distante ou hermétique, il répond : « Elle est au contraire extraordinairement incarnée. Les gestes ritualisés, les ornements, le latin, le silence, l’encens, les génuflexions, le chant grégorien : autant de signes concrets qui ouvrent vers l’invisible. » L’observation est importante.

Dans une société saturée d’écrans, de commentaires permanents et de sollicitations visuelles, ces signes offrent précisément ce que beaucoup recherchent : un accès au mystère qui ne passe pas uniquement par l’explication intellectuelle.

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L’auteur aborde ensuite la question du sacré. Pendant des décennies, certains ont annoncé sa disparition progressive au profit d’une modernité supposée plus rationnelle. La réalité semble moins simple : « Le sacré attire toujours. Non pas malgré la modernité, mais peut-être à cause d’elle : ce que celle-ci essaye de détruire, la liturgie le garde et le redonne. » L’affirmation est forte. Elle éclaire peut-être une partie du succès actuel de Chartres. Car beaucoup de jeunes catholiques semblent moins fascinés par l’innovation permanente que par la découverte de réalités qui les précèdent. C’est ici qu’intervient une autre idée centrale du texte : celle de la permanence : « Dans un monde où tout change, où chaque institution, même dans l’Église, cherche à « se réinventer », cette liturgie porte la marque de la permanence. »

Philippe Darantière rappelle que le chant grégorien traverse plus d’un millénaire, que le canon romain remonte aux premiers siècles et que les mêmes textes nourrissent la foi de générations entières : « Celui qui découvre cette messe pour la première fois comprend d’instinct qu’il entre dans quelque chose qui le dépasse, qui l’a précédé, qui lui survivra. » Là encore, le contraste avec certaines obsessions contemporaines est saisissant. À force de vouloir constamment adapter, réformer, actualiser ou réinventer, on oublie parfois que l’homme a aussi besoin de recevoir.Et c’est sans doute la phrase qui donne son titre à la tribune qui résume le mieux l’ensemble de son propos :

« La liturgie ne cherche pas à plaire à l’époque. Et c’est pourquoi l’époque y revient. »

Rarement l’un des paradoxes du catholicisme contemporain aura été formulé avec autant de simplicité. Car enfin, si cette liturgie était réellement incapable de parler aux hommes de notre temps, comment expliquer les milliers de jeunes qui s’y rendent chaque année ? Comment expliquer les conversions, les vocations, les familles qui s’y enracinent ? Comment expliquer qu’environ un tiers des pèlerins de Chartres la découvrent chaque année pour la première fois ? Philippe Darantière avance une dernière explication. La liturgie traditionnelle est, selon lui, « un catéchisme vécu ». Elle ne se contente pas de parler du mystère chrétien. Elle le rend présent : « La messe, « trésor de la foi », est le mémorial de la Passion du Seigneur, non pas son souvenir mais son renouvellement non sanglant, le sacrifice rédempteur du Christ rendu présent sur l’autel. »

Et il conclut par une réflexion particulièrement forte : « La liturgie ancienne est ainsi un catéchisme vécu : elle enseigne non seulement qui est Dieu, mais qui est l’homme face à Dieu. » Puis cette formule qui résume l’ensemble de sa démonstration : « C’est peut-être cela, le secret de son attractivité : elle dit une vérité sur l’homme que l’homme porte en lui sans le savoir. » On pourra discuter certaines de ses analyses ou ne pas partager toutes ses conclusions. Mais il est difficile de nier que son texte pose une question importante à l’Église de France.

@tribunechretienne

Pourquoi une liturgie régulièrement présentée comme tournée vers le passé continue-t-elle d’attirer autant de jeunes catholiques ? Pourquoi le pèlerinage de Chartres poursuit-il sa croissance quand tant d’autres initiatives peinent à mobiliser ? Pourquoi cette quête du sacré demeure-t-elle si vivante ?

Le mérite de Philippe Darantière est de répondre à ces questions non à partir d’une théorie, mais à partir d’un constat. Et il est finalement assez savoureux que cette réflexion soit publiée dans La Croix. Comme quoi, même au milieu des débats sur les mutations sociologiques, les recompositions culturelles et les nouveaux paradigmes ecclésiaux, il arrive encore que l’on parle simplement de Dieu. Ce n’est peut-être pas la plus mauvaise nouvelle de ce printemps catholique.

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