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Léon XIV aux ambassadeurs : « la diplomatie ne retrouvera sa vocation qu’en renouant avec le bien commun »

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Le bien commun englobe l’ensemble des conditions qui permettent à la personne humaine de se développer selon toutes les dimensions de son existence : matérielle, culturelle, morale, sociale et spirituelle

En recevant le 21 mai les nouveaux ambassadeurs accrédités près le Saint-Siège, Léon XIV a proposé une réflexion d’ensemble sur les défis auxquels est confrontée la communauté internationale. À quelques jours de la Pentecôte, le Pape a placé son intervention sous le signe de l’unité, en rappelant l’événement au cours duquel l’Esprit Saint permit aux Apôtres de parler les langues de tous les peuples. Cette référence biblique lui a permis d’établir un parallèle avec la mission diplomatique contemporaine. Évoquant la Pentecôte comme le moment où « la peur » fut transformée « en courage » et « la division en unité », il a exprimé le souhait qu’« une vision semblable de l’unité puisse inspirer le monde de la diplomatie », afin que les relations entre les nations soient marquées par « une véritable ouverture », « le respect mutuel » et « un sens partagé des responsabilités ».

Le discours a également comporté une critique explicite de certaines évolutions de la scène internationale. Revenant sur un thème qu’il avait déjà abordé devant le Corps diplomatique, Léon XIV a regretté qu’à notre époque « la paix soit recherchée par les armes comme condition pour affirmer sa propre domination ». Cette formule résume l’une des préoccupations récurrentes du Saint-Siège face à la multiplication des conflits et à la course aux armements observée dans plusieurs régions du monde. Sans citer de situation particulière, le Pape a mis en garde contre une conception de la sécurité reposant principalement sur l’accumulation de moyens de puissance.

Face à cette tendance, il a plaidé pour « un retour à une diplomatie qui favorise le dialogue et recherche le consensus », et cela « à tous les niveaux, bilatéral, régional et multilatéral ». Dans la perspective du Saint-Siège, le dialogue demeure un instrument essentiel de prévention et de résolution des conflits. Léon XIV a toutefois souligné qu’un tel dialogue ne peut être réduit à un simple exercice de communication ou de négociation.

Le Pape a insisté sur la nécessité de restaurer la confiance dans les relations internationales. Pour cela, a-t-il affirmé, il faut que « les mots expriment à nouveau des réalités claires, sans déformation ni hostilité ». Cette référence à la clarté du langage s’inscrit dans une réflexion plus large sur les difficultés croissantes du dialogue international dans un contexte marqué par la polarisation, les campagnes de désinformation et la multiplication des récits concurrents. Selon Léon XIV, la reconstruction de la confiance entre les États suppose un effort de vérité. Ce n’est qu’à cette condition que « les malentendus pourront être surmontés » et que « la confiance pourra être reconstruite dans les relations internationales ». Cette articulation entre vérité et paix appartient à une tradition ancienne de la doctrine catholique. Déjà, saint Jean XXIII, dans l’encyclique Pacem in Terris (1963), présentait la vérité comme l’un des fondements indispensables d’un ordre international juste.

Le bien commun au cœur de l’ordre international

Le passage central du discours porte cependant sur ce que Léon XIV appelle une « conversion plus profonde du cœur ». Après avoir souligné l’importance du dialogue, le Pape a déclaré que celui-ci devait s’accompagner de « la volonté de mettre de côté les intérêts particuliers au profit du bien commun ». Cette notion occupe une place centrale dans la doctrine sociale de l’Église. Loin de désigner la simple somme des intérêts individuels ou un compromis entre groupes concurrents, le bien commun est défini par le Catéchisme de l’Église catholique comme « l’ensemble des conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée ».

Dans la tradition catholique, le bien commun ne se limite donc pas à la prospérité économique ou à la stabilité politique. Il englobe l’ensemble des conditions qui permettent à la personne humaine de se développer selon toutes les dimensions de son existence : matérielle, culturelle, morale, sociale et spirituelle.

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Cette conception repose sur une conviction fondamentale : la personne humaine possède une dignité qui ne dépend ni de son utilité ni de sa place dans la société. Les institutions politiques et les relations entre les États doivent donc être ordonnées à son service. À la lumière de cette doctrine, l’appel de Léon XIV à dépasser les intérêts particuliers acquiert une portée qui dépasse le seul cadre diplomatique. Le Pape invite les responsables politiques à considérer non seulement les intérêts immédiats de leur nation, mais aussi les conséquences de leurs décisions sur l’ensemble de la famille humaine. Cette idée apparaît également dans une autre affirmation marquante du discours : « Aucune nation, aucune société et aucun ordre international ne peut se dire juste et humain s’il mesure son succès uniquement à l’aune de la puissance ou de la prospérité. »

Par cette formule, Léon XIV rappelle que la légitimité d’un ordre politique ne peut être évaluée uniquement à partir de critères économiques ou stratégiques. La manière dont sont traitées les personnes les plus vulnérables constitue également un critère décisif. Le Saint-Père a d’ailleurs explicitement relié la question du bien commun à celle des populations marginalisées. Citant son exhortation apostolique Dilexi Te, il a rappelé que « l’amour du Christ pour les plus petits et les oubliés » conduit à rejeter « toute forme d’égoïsme qui rend les pauvres et les personnes vulnérables invisibles ».

Cette référence souligne la continuité entre l’enseignement social de l’Église et sa vision des relations internationales. Pour le Saint-Siège, les politiques nationales comme les décisions diplomatiques doivent être évaluées à partir de leurs effets sur les personnes les plus exposées à la pauvreté, aux conflits ou à l’exclusion. Léon XIV a également évoqué la place des organisations internationales dans la gestion des crises contemporaines. Tout en reconnaissant les difficultés auxquelles elles sont confrontées, il les a qualifiées « d’instruments indispensables pour résoudre les différends et promouvoir la coopération ». Dans un contexte où plusieurs institutions multilatérales sont contestées ou fragilisées, le Pape a estimé qu’elles devaient être rendues « plus représentatives, plus efficaces et davantage orientées vers l’unité de la famille humaine ». Cette dernière expression renvoie à l’une des idées directrices du magistère social contemporain : l’humanité forme une communauté de destin dont les membres sont appelés à une responsabilité réciproque croissante.

Pour terminer, Léon XIV a présenté le rôle des ambassadeurs comme un « précieux pont de confiance et de coopération » entre leurs pays et le Saint-Siège. Au-delà des enjeux diplomatiques immédiats, son intervention dessine une conception exigeante des relations internationales. Face aux logiques de domination, à la méfiance entre les États et à la tentation du repli, le Pape propose une diplomatie fondée sur le dialogue, la vérité et le service du bien commun. Sans avancer de solutions techniques aux crises actuelles, Léon XIV rappelle ainsi les principes moraux qui, selon la tradition catholique, doivent orienter l’action politique internationale : la dignité de la personne humaine, l’attention portée aux plus vulnérables et la recherche d’une paix fondée sur la justice plutôt que sur le seul équilibre des forces.

Audience des ambassadeurs du Bangladesh, du Tchad, de Maurice, de la Namibie, du Rwanda, de la Sierra Leone, du Sri Lanka et du Yémen près le Saint-Siège, à l’occasion de la présentation de leurs Lettres de créance (21 mai 2026)

Discours du Saint-Père

« Excellences,
Mesdames et Messieurs,

Je vous souhaite à tous la bienvenue à l’occasion de la présentation des Lettres vous accréditant comme Ambassadeurs extraordinaires et plénipotentiaires auprès du Saint-Siège au nom de vos pays respectifs : la Sierra Leone, le Bangladesh, le Yémen, le Rwanda, la Namibie, Maurice, le Tchad et le Sri Lanka. Je vous prie de transmettre mes salutations respectueuses à vos Chefs d’État, ainsi que l’assurance de mes prières pour eux et pour vos concitoyens.

Je suis particulièrement heureux de vous recevoir alors que l’Église s’approche de la solennité de la Pentecôte, qui rappelle la descente de l’Esprit Saint sur les disciples, transformant la peur en courage et la division en unité en leur permettant de parler les langues de tous les peuples. J’espère qu’une vision semblable de l’unité pourra inspirer le monde de la diplomatie, où les relations constructives entre les nations s’épanouissent grâce à une véritable ouverture, à la promotion du respect mutuel et à un sens partagé des responsabilités.

À cet égard, je souhaite renouveler l’appel que j’ai lancé dans mon discours au Corps diplomatique en janvier dernier. En un temps où « la paix est recherchée par les armes comme condition pour affirmer sa propre domination », il est urgent de revenir à « une diplomatie qui favorise le dialogue et recherche le consensus » à tous les niveaux, bilatéral, régional et multilatéral. Un tel dialogue, « animé par une recherche sincère des voies conduisant à la paix », exige que les mots expriment à nouveau des réalités claires, sans déformation ni hostilité. C’est seulement ainsi que les malentendus pourront être surmontés et que la confiance pourra être restaurée dans les relations internationales.

Cependant, un dialogue courtois et clair, aussi essentiel soit-il, doit s’accompagner d’une conversion plus profonde du cœur : la volonté de mettre de côté les intérêts particuliers au profit du bien commun. Aucune nation, aucune société et aucun ordre international ne peut se dire juste et humain s’il mesure son succès uniquement à l’aune de la puissance ou de la prospérité, tout en négligeant ceux qui vivent en marge. En effet, l’amour du Christ pour les plus petits et les oubliés nous pousse à rejeter toute forme d’égoïsme qui rend les pauvres et les personnes vulnérables invisibles (cf. Exhortation apostolique Dilexi Te, 4 octobre 2025, n° 9).

C’est précisément cet esprit de solidarité et de don de soi qui doit animer le service des diplomates et renforcer les organisations internationales, afin de créer des espaces de rencontre et de médiation. Ces institutions demeurent des instruments indispensables pour résoudre les différends et promouvoir la coopération. À une époque où les tensions géopolitiques continuent de fragmenter davantage notre monde, il est nécessaire de les rendre plus représentatives, plus efficaces et davantage orientées vers l’unité de la famille humaine.

Votre mission d’ambassadeurs constitue un précieux pont de confiance et de coopération entre vos pays et le Saint-Siège. Je prie pour que nos efforts communs contribuent à renouveler l’engagement en faveur de la coopération bilatérale et multilatérale et attirent l’attention sur ceux qui sont souvent oubliés aux marges de nos sociétés. De cette manière, nous pourrons travailler ensemble à poser des fondations plus solides pour un monde plus juste, plus fraternel et plus pacifique.

Alors que vous assumez vos nouvelles responsabilités, je vous assure de la disponibilité de la Secrétairerie d’État ainsi que des dicastères de la Curie romaine pour vous apporter leur soutien. Puisse votre mission renforcer le dialogue, approfondir la compréhension mutuelle et contribuer à la paix dont notre monde a tant besoin. Sur vous, sur vos proches et sur les nations que vous représentez, j’invoque l’abondance des bénédictions de Dieu, certain qu’Il vous guidera et vous soutiendra dans votre noble service.

Je vous remercie. »

Source Vatican

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