À première vue, il ne s’agirait que d’une étape parmi d’autres dans le programme du voyage apostolique que le pape Léon XIV doit effectuer en France du 25 au 28 septembre prochain. Pourtant, si elle se confirme, cette visite pourrait devenir l’un des moments les plus marquants de son déplacement. Selon les informations recueillies par le quotidien La Croix, la Maison Jeanne-Garnier, établissement emblématique des soins palliatifs à Paris, figure parmi les lieux actuellement étudiés par le Saint-Siège pour accueillir le pape lors de sa venue en France. Une hypothèse qui, dans le contexte politique actuel, revêt une portée symbolique considérable.
Car la France traverse depuis plusieurs mois un débat de société majeur autour de la fin de vie. Emmanuel Macron a fait de cette réforme l’une des priorités de son second quinquennat. Malgré les réserves exprimées par de nombreux soignants, associations familiales, représentants des personnes handicapées et responsables religieux, le projet de loi ouvrant la voie à l’aide à mourir poursuit son parcours institutionnel. Dans le même temps, plusieurs responsables politiques ont évoqué l’hypothèse d’un référendum sur une question aussi fondamentale. Les discussions se poursuivent également dans les différentes institutions concernées tandis que la société française demeure profondément divisée. C’est dans ce contexte qu’une visite du pape dans une unité de soins palliatifs prendrait une signification particulière.

La Maison Jeanne-Garnier n’est pas un établissement comme les autres. Située dans le XVe arrondissement de Paris et tenue par les religieuses xavières, elle constitue aujourd’hui la plus importante unité de soins palliatifs de France avec 81 lits entièrement consacrés à l’accompagnement des personnes atteintes de maladies graves à un stade avancé ou terminal. Chaque année, elle reçoit entre 2 600 et 3 000 demandes d’admission et accueille les situations les plus complexes lorsque le maintien à domicile ou la prise en charge dans l’établissement d’origine n’est plus possible. Mais Jeanne-Garnier est bien davantage qu’un centre médical.
L’établissement s’est construit autour d’une vision profondément humaine et chrétienne de la fin de vie. Des dizaines de bénévoles accompagnent quotidiennement les patients et leurs proches. Une aumônerie catholique est présente au sein de la maison. Prêtre, religieuse et bénévoles assurent un accompagnement spirituel à ceux qui le souhaitent, proposant temps de prière, communion, préparation au sacrement des malades ou simplement une présence silencieuse auprès des personnes en souffrance.
La philosophie du lieu tient dans une formule simple : accompagner ici et maintenant.
Tout l’enjeu du débat français se trouve peut-être résumé dans cette différence fondamentale entre accompagner et provoquer la mort. Depuis son élection, Léon XIV s’est exprimé avec sobriété sur les questions de bioéthique mais toujours dans la continuité du magistère de l’Église. Quelques jours après le vote intervenu en France en 2025, il appelait à défendre « la dignité intrinsèque de toute personne humaine », y compris « en sa dernière heure ». Plus récemment encore, il invitait les catholiques à promouvoir « l’Évangile de la vie », afin que « la vie de chaque homme et de chaque femme soit défendue et promue, de sa conception à sa fin naturelle ». Une visite à Jeanne-Garnier permettrait de traduire concrètement ce message.
Pour l’Église catholique, l’enjeu dépasse largement le cadre d’un débat législatif. Le magistère est en effet radicalement opposé à toute forme d’euthanasie, quelle que soit l’expression employée pour la désigner. Qu’elle soit présentée comme une « aide à mourir », une « assistance médicalisée pour mourir » ou une euthanasie assumée, l’Église considère qu’il s’agit toujours d’un acte consistant à provoquer délibérément la mort d’une personne humaine. Le Catéchisme de l’Église catholique est explicite : « Quels qu’en soient les motifs et les moyens, l’euthanasie directe consiste à mettre fin à la vie de personnes handicapées, malades ou mourantes. Elle est moralement irrecevable » (CEC, n° 2277). Le texte ajoute que l’acte par lequel on provoque volontairement la mort « constitue un meurtre gravement contraire à la dignité de la personne humaine et au respect du Dieu vivant, son Créateur ».
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Cette position ne procède pas d’une volonté d’imposer une souffrance inutile. Bien au contraire. L’Église a toujours soutenu le développement des soins palliatifs, considérés comme une expression privilégiée de la charité chrétienne. Dans l’encyclique Evangelium Vitae, saint Jean-Paul II rappelait : « L’euthanasie est une grave violation de la loi de Dieu, en tant que meurtre délibéré moralement inacceptable d’une personne humaine » (Evangelium Vitae, n° 65). Plus récemment, la lettre Samaritanus Bonus publiée en 2020 par la Congrégation pour la doctrine de la foi a réaffirmé que « l’euthanasie est un acte intrinsèquement mauvais, en toute occasion et en toute circonstance ». Le document insiste au contraire sur le devoir d’accompagner, de soulager et de demeurer présent auprès du malade jusqu’à sa mort naturelle.
Dans cette perspective, une visite de Léon XIV à la Maison Jeanne-Garnier apparaîtrait comme un message particulièrement fort adressé aux responsables politiques français mais aussi à l’ensemble de la société. Sans prononcer nécessairement un discours explicitement consacré à l’euthanasie, le choix même de ce lieu constituerait un signe. Car derrière les débats législatifs se trouve une question plus profonde : que doit faire une société lorsqu’elle est confrontée à la fragilité, à la dépendance et à la souffrance ? La réponse portée depuis des décennies par les soins palliatifs consiste non pas à accélérer la mort mais à soulager la douleur, entourer la personne malade, soutenir sa famille et préserver sa dignité jusqu’au bout.
Pour l’Église catholique, cette approche n’est pas seulement médicale. Elle relève d’une vision de l’homme. Chaque vie humaine conserve une valeur infinie, même lorsqu’elle est marquée par la maladie, le handicap ou la dépendance. La dignité de la personne ne dépend ni de son autonomie, ni de sa productivité, ni de son utilité sociale.
Dans un pays où la tentation existe parfois de présenter l’aide à mourir comme une réponse à la souffrance, la visite du pape dans un établissement consacré à l’accompagnement des mourants pourrait être interprétée comme un rappel silencieux mais puissant : la compassion authentique consiste à rester auprès de celui qui souffre, non à provoquer sa mort. Et peut-être qu’au cœur de cette visite résonneraient les paroles de l’Évangile selon saint Matthieu : « J’étais malade et vous m’avez visité » (Mt 25, 36).. Une phrase vieille de deux mille ans qui demeure aujourd’hui au centre du débat sur ce que signifie véritablement prendre soin d’une personne jusqu’à son dernier souffle.


