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[ Interview exclusive ] La Famille Missionnaire de Notre-Dame récompensée : le cardinal Aveline remet le prix de Lubac au Frère Léopold-Marie

Le cardinal Aveline avec le frère  Léopold- Marie ( nom civil Pierre Bordier ) de la FMND, lors de la remise du prix de Lubac le 21 mai 2026 @tribunechretienne
Le cardinal Aveline avec le frère Léopold- Marie ( nom civil Pierre Bordier ) de la FMND, lors de la remise du prix de Lubac le 21 mai 2026 @tribunechretienne
Le symbole de cette remise de prix n’a échappé à personne. Voir le cardinal Jean-Marc Aveline remettre personnellement cette distinction à un religieux ( nom civil Pierre Bordier ) de la Famille Missionnaire de Notre-Dame revêt une portée particulière dans le climat actuel que traverse la communauté

Le mercredi 21 mai à 18 heures, le cardinal Jean-Marc Aveline a remis au Frère Léopold-Marie ( nom civil Pierre Bordier ) le prestigieux Prix Henri de Lubac, récompensant l’excellence de sa thèse de doctorat consacrée à la consécration religieuse. La cérémonie s’est déroulée à l’ambassade de France près le Saint-Siège, en présence de l’ambassadeur de France et de nombreuses personnalités du monde ecclésial et universitaire. Attribué chaque année sous l’égide du ministère français des Affaires étrangères, le Prix Henri de Lubac distingue un travail universitaire particulièrement remarquable réalisé par un étudiant français au sein des universités pontificales romaines. Cette année, le jury a retenu à l’unanimité la thèse du Frère Léopold-Marie, consacrée à un sujet au cœur même de la vie de l’Église : la vocation religieuse et le sens de la consécration.

Le Frère Léopold-Marie (Pierre Bordier) aux côtés du cardinal Aveline et d’un frère dominicain américain, lauréat du deuxième prix @tribunechretienne

Le choix du jury apparaît d’autant plus significatif que la vie consacrée traverse aujourd’hui de nombreuses interrogations dans le monde occidental. Dans un contexte marqué par la sécularisation, la baisse des vocations dans certains pays et les débats sur l’identité de la vie religieuse, cette distinction vient souligner l’importance de la réflexion théologique et spirituelle sur un engagement qui demeure l’un des trésors les plus anciens de l’Église.

Pour la Famille Missionnaire de Notre-Dame, cette récompense représente également une reconnaissance du sérieux de la formation intellectuelle et spirituelle dispensée à ses membres. La communauté, fondée dans le diocèse de Viviers, accorde depuis ses origines une place importante à l’étude, à la vie de prière et à l’approfondissement doctrinal.

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Le nom même du prix n’est pas anodin. Le père Henri de Lubac demeure l’une des grandes figures du renouveau théologique du XXe siècle. Créé pour honorer sa mémoire, ce prix récompense chaque année des recherches capables d’enrichir la réflexion de l’Église et le dialogue entre foi et raison. Pour le Frère Léopold-Marie, cette distinction constitue l’aboutissement de plusieurs années de travail universitaire à Rome. Mais elle est aussi, selon l’esprit même de la vie religieuse, un encouragement à poursuivre une mission de transmission et de formation au service de l’Église.

Interview du frère Léopold Marie ( nom civil Pierre Bordier)

Philippe Marie – Tribune Chrétienne : Votre thèse sur la consécration religieuse vient d’être récompensée par le prix Henri de Lubac. Qu’est-ce que cette distinction représente pour vous personnellement et spirituellement ?

Frere Léopold Marie : En tant que religieux, je n’oublie pas l’avertissement de saint Paul : le seul prix qui vaille la peine d’être reçu est celui de la vie éternelle ! Ceci étant, c’est bien-sûr une grande joie et un grand honneur que de voir ce travail ainsi récompensé par ce prix. À cette occasion, je ne peux qu’être rempli de gratitude pour ceux qui ont permis cette réussite. Je pense d’abord à Père Bernard et Mère Hélène, qui étaient supérieurs à l’époque de mes études romaines ; les membres de ma Famille religieuse, qui m’ont soutenu par leur prière et leur affection fraternelle, mais aussi les professeurs de l’Université pontificale de la Sainte Croix (Rome), où j’ai étudié ; et enfin aux membres du jury, qui se sont laissés interpeller par mon travail.

En quelques mots accessibles à tous, quel était le cœur de votre recherche sur la consécration religieuse ?

Nous parlons souvent de la vie consacrée, mais il est bien difficile de dire en quoi consiste cette forme particulière de consécration. Ma recherche se caractérise avant tout par le souci d’aborder la question en maintenant l’unité de la Tradition, c’est-à-dire en proposant une réflexion ancrée dans l’Écriture, qui tienne compte de l’enseignement de l’Église et de ce qui constitue sa vie : la liturgie. La plus grande partie du travail retrace le développement historique de la célébration de la profession religieuse pour comprendre ce que croit l’Église lorsqu’elle célèbre un tel acte.

Nous avons ainsi montré que l’engagement religieux ne se réduit pas à une forme de volontarisme : par la profession des vœux de chasteté, pauvreté et obéissance, le religieux répond à l’appel de Dieu qui l’a appelé à tout quitter pour être uni à Lui et le servir. À ce don de soi, Dieu répond par la prière de l’Église en unissant cette offrande au sacrifice du Christ, établissant ainsi entre le Seigneur et le profès une alliance éternelle, scellée par un don spécial de l’Esprit-Saint. Pour comprendre la vie consacrée, il faudra donc toujours partir cette dimension spirituelle.

Le prix sera remis par le cardinal Aveline à l’ambassade de France près le Saint-Siège. Voyez-vous dans cette reconnaissance un signe particulier pour les études théologiques françaises ?

Le Prix de Lubac a été créé en 2004 à l’initiative de l’Ambassade de France près le Saint-Siège. Dès l’origine, il s’agissait d’encourager la recherche universitaire française dans les universités pontificales. L’existence de ce prix illustre l’apport positif que la pensée théologique française peut apporter à la société en général, et à la France en particulier. L’exemple du cardinal Henri de Lubac (1896-1991), dont ce prix perpétue la mémoire, est significatif : ce théologien jésuite a cherché passionnément la vérité, et sa pensée a rayonné aussi bien sur la société – à travers la résistance spirituelle à laquelle il encouragea pendant la secondeguerre mondiale – que sur l’Église – notamment par son rôle d’expert au concile Vatican II. Ce prix invite à s’intéresser aux problèmes de l’Église et du monde en les éclairant par la foi. Par ailleurs, le fait que ce prix soit remis par l’État en collaboration avec des membres importants de l’Église montre que le christianisme a quelque chose à apporter à la société.

Que diriez-vous à un jeune qui s’interroge aujourd’hui sur la vocation religieuse ou sur le sens de la consécration ?

Être appelé au service de Dieu est une grâce ! On peut être d’abord déconcerté face à l’appel du Seigneur à renoncer à exercer un métier, à fonder une famille, à mener sa vie par soi-même. Mais ce qu’il faut voir avant tout, c’est que la vocation religieuse est un appel à être tout à Notre Seigneur, pour toujours. Au Ciel, ce sera le cas de tous les sauvés, mais les religieux ont la grâce de l’anticiper dès cette terre, afin d’être des témoins vivants du Seigneur et d’entraîner toute l’Église vers le Royaume des Cieux. Cela peut sembler dépasser nos forces humaines. La bonne nouvelle, c’est que tout cela ne dépend pas de nos propres capacités. Comme le disait le pape Léon XIV aux jeunes séminaristes et religieux en Angola : « N’ayez pas peur de dire « oui » au Christ, de modeler entièrement votre vie sur la sienne ! N’ayez pas peur du lendemain : vous appartenez totalement au Seigneur. Il vaut la peine de le suivre dans l’obéissance, la pauvreté, la chasteté. Lui, il n’enlève rien! »

Comment percevez-vous le fait qu’après la condamnation, aujourd’hui frappée d’appel, de la FMND autour de questions liées à l’obéissance et à la consécration religieuse, votre thèse sur ce même sujet soit honorée par le prix Henri de Lubac ?

Ceux qui ont lu des articles sérieux sur le procès contre la FMND – dont les articles de Tribune chrétienne ! – savent que la question centrale est celle des exigences de la vie religieuse. Ma thèse ne fait que confirmer que nous vivons, comme tant d’autres religieux et religieuses en France et dans le monde, conformément à ce qu’enseigne l’Église. Les exigences propres à la vie consacrée ne constituent pas une atteinte à la dignité inaliénable de la personne humaine. Comme l’enseigne le concile Vatican II, c’est le contraire qui est vrai : « Que tous enfin soient persuadés que la profession des conseils évangéliques, tout en comportant renonciation à des biens qui méritent indiscutablement l’estime, ne fait cependant nullement obstacle au progrès de la personne humaine, mais au contraire, de par sa nature, lui est du plus grand profit » (Lumen gentium 46). Il n’y a donc pas de raison que la justice nous empêche de vivre notre vie religieuse !

À l’occasion du procès, on a pu aussi entendre que les membres de la communauté seraient mal formés. La remise de ce prix ne vient-elle pas démentir cette affirmation ?

En effet, la communauté a toujours eu le souci d’une formation intégrale de chaque membre. Une bonne formation ne se réduit pas à la poursuite d’études intellectuelles et à l’obtention de grades universitaires, mais la formation intellectuelle tient cependant une place importante, puisque la foi est aussi connaissance de ce que Dieu nous transmet par la Révélation. Par ailleurs, un aspect important de notre mission est de travailler à transmettre la foi, ce qui exige de bien connaître ce en quoi nous croyons. Après les trois premières années de formation initiale, qui donnent à tous une connaissance élémentaire de l’Écriture, de l’histoire de l’Église et du Catéchisme, nous poursuivons des études de philosophie et de théologie à un rythme adapté aux aptitudes de chacun. Certains d’entre nous étudient directement en université. Dans mon cas, la thèse conclut huit ans de présence à Rome, avec tout ce que cela représente en termes de contact avec la Tradition de l’Église, avec des étudiants de tous les continents et avec des professeurs de différents profils.

Plus largement, ceux qui ont une expérience académique savent que réaliser un tel travail de recherche demande de vivre dans une ambiance de vie sereine et épanouissante : je rends grâce d’avoir pu étudier dans de telles conditions, avec des responsables attentifs à l’équilibre de vie et qui ont le souci d’aider chaque membre à se forger des convictions et une véritable capacité de réflexion personnelle. Tout le contraire d’une ambiance sectaire décrite par les plaignants ou certains médias lors du procès !

Comment expliquez-vous ce paradoxe entre une certaine vision anticléricale et méfiante envers les communautés religieuses, et la reconnaissance intellectuelle et spirituelle de la valeur de la consécration religieuse à travers ce prix ?

La vie religieuse est une voie particulière de sainteté, qui a ses exigences. À l’heure où l’on a perdu le sens de l’autorité, où la soif de possession de bien matériels est exacerbée et où la jouissance apparaît pour beaucoup comme l’unique but de la vie, le témoignage de la vie consacrée comporte une dimension prophétique, qui oblige la société à s’interroger. Or, il n’est facile pour personne de se remettre en cause : il vaut mieux discréditer afin d’éviter de changer. La reconnaissance de mon travail peut encourager ceux qui veulent être fidèles et peut-être aider ceux qui ont perdu le sens de leur vocation à le retrouver. Mais ce prix est aussi un message d’espérance, comme si la société elle-même invitait les religieux à donner avec conviction leur témoignage afin de lui permettre de renouer avec l’espérance. »

Propos recueillis par Philippe Marie

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