Peut-on remettre en question l’histoire des débuts de l’islam sans céder à la polémique ? C’est précisément la question que soulève un ouvrage qui promet déjà d’alimenter de nombreux débats. La parution, le 28 août 2026, de « La Mecque, ville imaginaire. Comment les califes ont inventé l’islam » suscite déjà un vif intérêt bien au-delà des cercles spécialisés.
S’appuyant sur les travaux de philologues, d’archéologues et d’historiens, ses auteurs remettent en question plusieurs éléments du récit traditionnel des origines de l’islam. Pour éclairer cette thèse controversée, Tribune Chrétienne a interrogé le philosophe et historien des religions Rémi Brague. Membre de l’Académie des sciences morales et politiques, il examine les arguments avec la rigueur qui caractérise son œuvre, distinguant ce qui relève désormais des acquis de la recherche de ce qui demeure encore au stade des hypothèses.
Dans « La Mecque, ville imaginaire. Comment les califes ont inventé l’islam« , Odon Lafontaine et le Collectif Nour Al Aalam soutiennent que la Mecque décrite par la tradition ne correspondrait pas aux données historiques, géographiques et économiques disponibles. Après avoir lu cet ouvrage, quel regard portez-vous sur cette démonstration ? Vous paraît-elle convaincante ?
Odon Lafontaine présente dans un style simple et avec beaucoup d’illustrations des observations qui ont été faites par des savants fort compétents chacun dans sa discipline : philologues spécialistes des langues sémitiques, archéologues. Je pense notamment au septième volume collectif édité en 2014 par l’association Inarah, intitulé « la ville sainte de La Mecque, une fiction littéraire » et plus particulièrement au début de cet épais volume, avec les travaux de Robert M. Kerr—malheureusement en allemand.
Par ailleurs, les archéologues saoudiens n’ont rien trouvé dans le sol de La Mecque qui soit antérieur au IXe siècle. Dans quel bâtiment se réunissait le Conseil des notables (Mala) qui aurait gouverné la cité ? Comment supposer une nombreuse population dans cet endroit où l’eau est rare—sauf quand une inondation balaie tout sur son passage ? Pourquoi, sur une route commerciale dont on sait par ailleurs qu’elle avait été remplacée par du cabotage, faire une étape dans un endroit aussi inhospitalier ?
Les auteurs avancent que plusieurs descriptions contenues dans le Coran évoqueraient davantage les paysages du Levant, voire de Jérusalem, que ceux de la péninsule Arabique. Cet argument vous semble-t-il solide sur le plan historique et philologique, ou appelle-t-il de sérieuses réserves ?
Il s’agit de détails, or ce sont justement les détails que l’on voit le plus difficilement, et que les auteurs pensent le moins à dissimuler. Or, effectivement, on trouve dans le Coran la mention de faits concrets qui ne sont pas possibles dans le Hedjaz, où la geste de Mahomet est censée s’être déroulée. Là, c’est surtout la regrettée Patricia Crone (m. 2015), une danoise d’expression anglaise, de l’Institute of Advanced Studies de Princeton, qui a posé les bonnes questions.
Parmi les dons pour lesquels il faut remercier Dieu, il y a l’olivier (Coran VI, 141), arbre méditerranéen que le Hedjaz est beaucoup trop chaud et sec pour qu’il y pousse. Comment la riche végétation que mentionne le Coran pourrait-elle pousser dans ce que le Livre lui-même appelle « une vallée stérile » (XIV, 37) ?
Les interlocuteurs du Prophète sont dits passer « matin et soir » devant les ruines de Sodome (Coran XXVII, 137-138), lesquelles ruines se trouvent juste au sud de la Mer Morte, donc à plus de sept-cents kilomètres de Médine. Parmi leurs activités, il y a la pêche en met en en eau douce, qui leur procure du poisson frais (Coran XVI, 14 et XXXV, 12) ; or, La Mecque est à quatre-vingt kilomètres de la Mer, et Médine à cent. Tout pointe vers un endroit situé près de la Méditerranée, non loin de la Terre Sainte.
L’une des thèses centrales du livre est que les premiers califes auraient progressivement déplacé le centre spirituel de l’islam vers La Mecque afin de consolider leur pouvoir politique et religieux. Cette hypothèse vous paraît-elle compatible avec les connaissances actuelles sur les débuts de l’islam ?
Ce qui est sûr, c’est que, même selon les plus anciens historiens musulmans, le politique fut présent dès le début de l’islam, et il se mêlait inextricablement à des aspects que nous appellerions religieux. Pensez par exemple au problème de la succession de Mahomet. Fallait-il choisir sa famille proche, et donc son cousin et gendre Ali ? Fallait-il choisir son proche compagnon d’armes et beau-père, Abu Bakr ? Bien malin qui pourra tracer une limite nette entre les luttes de pouvoir et les spiritualités.
Il est d’emblée plausible qu’un des motifs principaux des Califes ait été politique. Il semble que l’islam ait voulu oublier le cadre originel de la prédication islamique et gonflé La Mecque, qui était peut-être un petit sanctuaire isolé, où on sacrifiait, mais sans y séjourner, en un centre religieux majeur. Pourquoi ? Comment ? Tout cela reste au niveau des hypothèses.
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Le livre s’appuie sur des sources historiques, mais aussi sur la géographie, l’archéologie, l’agronomie et l’économie. Cette approche pluridisciplinaire constitue-t-elle, selon vous, une véritable avancée pour comprendre les origines de l’islam, ou risque-t-elle parfois de conduire à des conclusions allant au-delà de ce que permettent les sources ?
Longtemps les commentateurs du Coran se sont contentés de se demander ce que les mots voulaient dire exactement. Ils ont cherché à expliquer certaines déclarations par les « circonstances de la descente (révélation) ». Mais ils n’ont à peu près pas tenu compte de ce que nous apprennent les sciences que vous citez. Ils se concentraient sur le message religieux, le reste ne les intéressait pas.
Quant aux résultats de l’approche pluridisciplinaire dont vous parlez, ils sont pour l’instant solides uniquement de façon négative : on sait désormais avec certitude que le récit traditionnel sur les débuts de l’islam ne tient pas debout. Mais on n’a pas encore pu proposer un récit alternatif suffisamment attesté et cohérent pour qu’il puisse convaincre et réaliser l’accord des spécialistes.
Si la thèse développée dans cet ouvrage était un jour largement confirmée par la recherche, quelles en seraient, selon vous, les conséquences les plus importantes, tant pour l’historiographie de l’islam que pour le dialogue entre chrétiens et musulmans ?
On ne réfute pas une religion, si l’on entend par là le rapport du croyant à son Dieu. Mais on peut montrer que certaines affirmations portant sur la nature de la Révélation sur laquelle cette religion s’appuie ne résistent pas à un examen un peu sérieux. C’est aux musulmans de se demander comment se passer de l’idée d’un Coran qui serait une œuvre entièrement divine, une dictée surnaturelle. Les Chrétiens peuvent leur poser la question, mais ce n’est pas à eux d’y répondre.
L’ouvrage paraîtra le 28 août 2026 et est d’ores et déjà disponible en précommande.



