Le débat sur l’euthanasie est souvent présenté comme un affrontement entre progressistes et conservateurs, entre liberté individuelle et convictions religieuses. Cette lecture est réductrice. Car ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement le cadre d’une réforme législative. Le 30 juin, les députés ont adopté, en nouvelle lecture, la proposition de loi instaurant un droit à l’aide à mourir. Si le texte doit encore revenir devant le Sénat, le vote définitif prévu le 15 juillet apparaît désormais comme une étape quasiment acquise. Dans ce contexte, les interventions des principales autorités religieuses de France prennent un relief particulier. Non parce qu’elles chercheraient à imposer une croyance à la société, mais parce qu’elles interrogent les fondements mêmes de notre conception de l’homme.
La Conférence des évêques de France a appelé les parlementaires à privilégier « l’accompagnement de la vie dans la dignité » jusqu’à son terme plutôt que l’euthanasie ou le suicide assisté. Quelques heures avant le vote du 30 juin, Monseigneur Vincent Jordy dénonçait un « basculement anthropologique », rappelant que la vocation de la médecine est de soigner, de soulager et d’accompagner, jamais de provoquer délibérément la mort.
De son coté, le grand rabbin de France, lui aussi, a estimé que la loi Claeys-Leonetti constituait déjà un équilibre prudent entre refus de l’acharnement thérapeutique et accompagnement de la personne malade. Il a mis en garde contre une « rupture anthropologique » et plaidé pour un développement massif des soins palliatifs. Même conviction du côté de la Grande Mosquée de Paris. Son recteur a dénoncé le risque de voir une société remplacer progressivement une « aide à vivre » par une « aide à mourir », soulignant que la réponse à la souffrance ne saurait être l’organisation de la mort mais un engagement accru envers les plus fragiles.
Ces trois voix convergent sur un point essentiel : la vie humaine possède une valeur qui dépasse l’homme lui-même.
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C’est ici que se situe probablement le véritable cœur du débat. Depuis plusieurs semaines, le mot « dignité » est invoqué à chaque intervention parlementaire. Tous s’en réclament. Mais de quelle dignité parle-t-on ? S’agit-il d’une dignité fondée sur l’autonomie, la capacité de décider, la maîtrise de son corps et de son destin ? Dans cette logique, lorsque ces facultés disparaissent, la dignité semblerait s’effacer avec elles. Ou bien s’agit-il d’une dignité inhérente à toute personne humaine, indépendante de son état physique, psychique ou social ? Toute la civilisation chrétienne repose sur cette seconde affirmation. L’homme est digne non parce qu’il est performant, autonome ou conscient, mais parce qu’il est créé à l’image de Dieu. Sa valeur ne lui est pas attribuée par la société. Elle lui est donnée. Elle demeure intacte jusque dans la dépendance la plus extrême, jusque dans la maladie, jusque dans les derniers instants de son existence.
Lorsque cette référence disparaît, une autre logique s’impose presque naturellement. La dignité devient une notion évolutive, définie par le regard de la société, par la qualité de vie ou par l’autonomie restante. Ce qui est aujourd’hui présenté comme un droit pourra demain devenir une attente sociale, voire une pression silencieuse sur les personnes âgées, handicapées ou gravement malades.
L’histoire enseigne pourtant une constante : lorsqu’une civilisation cesse de reconnaître que la vie humaine possède une valeur transcendante, c’est toujours l’homme lui-même qui finit par fixer les critères de ce qui mérite encore d’être vécu. Voilà pourquoi les responsables religieux ne défendent pas seulement une morale confessionnelle. Ils rappellent un principe fondateur de notre civilisation : la vie humaine ne nous appartient pas entièrement, parce qu’elle est reçue avant d’être possédée.
Car au fond, la question dépasse largement celle de l’euthanasie. Elle touche à la valeur même que notre civilisation reconnaît à toute vie humaine. Si la dignité ne repose plus sur le fait que chaque homme est créé à l’image de Dieu, mais sur son autonomie, sa qualité de vie ou son utilité, alors s’ouvre une pente particulièrement dangereuse. C’est celle de l’eugénisme, c’est-à-dire de l’idée selon laquelle certaines vies seraient objectivement plus désirables ou plus dignes d’être vécues que d’autres. L’histoire du XXᵉ siècle a tragiquement montré jusqu’où pouvait conduire une société qui prétend hiérarchiser la valeur des existences humaines. C’est pourquoi la défense inconditionnelle de toute vie, de sa conception jusqu’à son terme naturel, demeure plus que jamais un impératif de civilisation.


