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[ITW EXCLUSIVE] Le Père Michel Viot dénonce « une laïcité dévoyée »

Père Michel Viot @DR
Père Michel Viot @DR
"Maurice Allard annonce Jean-Luc Mélenchon ! " : Il faut distinguer une laïcité qui garantit réellement la liberté de croire ou de ne pas croire d’une laïcité qui finit par vouloir effacer le religieux, et singulièrement les racines chrétiennes, de l’espace public."

Alors que la place du catholicisme dans l’espace public continue d’interroger le modèle français de laïcité, Tribune Chrétienne a souhaité donner la parole au Père Michel Viot. Dans ce long entretien, le prêtre remonte aux sources historiques et politiques d’une évolution qui, selon lui, éclaire les tensions contemporaines entre l’Église et l’État.

De la loi de 1905 aux différents présidents de la Ve République, en passant par la défense des racines chrétiennes de la France, il retrace les grandes étapes d’une histoire qu’il juge indispensable de connaître pour comprendre ce qu’il considère aujourd’hui comme une dérive idéologique de la laïcité. Il appelle également les catholiques à ne pas céder à l’autocensure et revient sur son prochain livre consacré à Vatican II.

Le Père Michel Viot est un prêtre catholique français au parcours singulier. Ancien pasteur et inspecteur ecclésiastique de l’Église évangélique luthérienne de France, il rejoint l’Église catholique en 2001 avant d’être ordonné prêtre en 2003 et incardiné dans le diocèse de Blois. Auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’Église, à la société et à la laïcité, il a également exercé comme aumônier de prison et aumônier national des anciens combattants.

Son prochain ouvrage, Les trésors de Vatican II – Comprendre le Concile, préfacé par Monseigneur Antonio Staglianò, président de l’Académie pontificale de théologie, paraîtra le 10 septembre 2026.

Vous affirmez que « la laïcité est devenue de l’anti-catholicisme ». Qu’est-ce qui vous conduit à un constat aussi sévère ? Quels faits récents illustrent, selon vous, cette évolution ?

J’ai effectivement dit lors d’une récente émission de CNews, et je maintiens que la laïcité aujourd’hui est pour beaucoup une « religion anticatholique », au point de souhaiter la disparition de l’Église catholique. Cette idée vient de la Révolution. On peut citer deux dates : 8 juin 1794, Fête de l’Être suprême ; la première séparation de l’Église et de l’État, le 21 février 1795, par la Convention thermidorienne.

Ce fut aussi une idée des anticléricaux d’extrême gauche comme le député Maurice Allard, socialiste révolutionnaire, pour qui « l’Église était un danger politique et un danger social et le christianisme, un obstacle permanent au développement social de la République et à tout progrès vers la civilisation » (10 avril 1905).

Lors des débats à la Chambre, il fut le plus extrémiste :

« Certes à première vue, il est certain que le protestantisme peut paraître à un degré plus élevé dans l’évolution des religions que l’Église catholique mais l’Église protestante est dans son dogme absolument la même que l’Église catholique, elles ont d’ailleurs de même origine, l’origine sémitique et moi qui ne suis pas antisémite, je ne fais aux juifs qu’un seul reproche, celui que vous ne faites pas dans vos campagnes quotidiennes de sauvagerie antisémite, celui d’avoir empoisonné la pensée aryenne, si haute et si large, avec le monothéisme hébreu. Voilà le plus grand reproche que nous avons à faire aux juifs, ils ont substitué en Europe, le déisme antiphilosophique de leur nation au grand monisme, naturalisé des aryens ».

Maurice Allard annonce Jean-Luc Mélenchon, car en gros, c’est le discours de LFI, qui, de plus, pour des raisons électorales, soutient l’islam, qui comme tel, je le rappelle, regarde le catholicisme comme un paganisme avec trois dieux (la Trinité) et quelquefois quatre en ajoutant la Vierge Marie comme déesse !

À cela s’ajoute le grand capitalisme ultralibéral, champion de la surconsommation et du progrès en tout. Pour lui, le catholicisme constitue un frein à ses ambitions, tant par son antimatérialisme que par sa doctrine sociale. On invoque alors la laïcité pour contrer les mises en garde de l’Église. Que le détachement de l’Église engendre plus de violence, la société s’en moque et si elle répond, ce ne sera que par la répression, nécessaire certes, mais qui ne résoudra rien.

Enfin reste en suspens l’organisation du culte musulman en France, cinq millions de citoyens français le pratiquant. Pour les musulmans, cette organisation incombe à l’État. Se présentant comme laïque, cela signifie pour eux qu’il est athée, donc indigne de respect. Un roi sacré serait plus respecté par eux.

Le candidat Macron assista à Orléans aux fêtes de Jeanne d’Arc, on le vit même au Puy du Fou. Il alla même aux Bernardins à l’invitation de Monseigneur Ponthier, président de la Conférence des évêques de France, tenir un discours destiné à réparer « le lien abîmé entre l’Église et la République », texte plein de contradictions, composé par sa meilleure plume, qui d’ailleurs l’a quitté.

Lui aussi, il est allé au Latran prendre sa charge de chanoine d’honneur, mais il ne dit rien de significatif.Pendant l’épidémie du Covid, il fit fermer les églises pour la Semaine sainte et aurait bien continué jusqu’à Noël sans les manifestations de jeunes catholiques. Il a placé dans la Constitution la loi sur l’avortement. Il a fait voter la légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie, ne prévoyant pas d’objection de conscience, pire, la qualifiant de délit d’entrave et le punissant d’amende ou de prison.

Lors de l’ouverture des Jeux olympiques à Paris, il autorisa une scène sacrilège pour tous les chrétiens, évoquant l’institution de la Cène, en faisant représenter Jésus par une femme ! Certains ont évoqué un tableau hollandais, « Le Banquet des dieux ». C’était aussi habile qu’hypocrite parce que signifiant finalement la même chose.

En effet, les peintres hollandais, pour protester contre l’iconoclasme calviniste qui leur interdisait de décorer leurs temples par des peintures évoquant l’histoire sainte biblique et les condamnant à ne peindre que de la mythologie grecque païenne, ont produit cette œuvre en s’inspirant très fortement du tableau de Vinci.

La loi de 1905 visait à garantir la liberté de conscience et la liberté des cultes. À quel moment estimez-vous que cet équilibre s’est rompu ?

Si je devais situer le moment où cet équilibre commence véritablement à se rompre, je dirais qu’il faut regarder du côté de 1984 et de la « guerre scolaire ». Mais auparavant, la laïcité avait pu fonctionner comme une loi de compromis. Le général de Gaulle, sans abolir la loi de 1905, aurait souhaité l’aménager car c’est en réalité une loi de compromis. Mais il n’a pas trouvé d’interlocuteurs ecclésiastiques en France. Bon catholique, il savait que cette loi avait été condamnée deux fois par le Magistère papal. En 1906, par l’encyclique Vehementer nos de Pie X et en 1924 par Pie XI dans Maximam gravissimamque, encyclique qui acceptait les associations cultuelles diocésaines, mais reprenait intégralement les condamnations de Pie X. À cette époque, la laïcité n’empêchait pas un pasteur de s’engager en politique et je n’allais pas tarder à savoir que l’avis de l’Église avait encore de l’importance aux yeux des politiques.

Il fallut attendre 1984, et un début de « guerre scolaire », pour entendre le mot laïcité être utilisé par certains d’une manière agressive et anticatholique, conformément aux promesses du programme commun. Il s’agissait d’unifier l’enseignement, ce qui aurait entraîné la suppression de l’enseignement privé, malgré les dénégations du ministre Savary. Jacques Chirac se manifesta comme chef de l’opposition défendant la liberté des familles et le pluralisme scolaire. C’est alors qu’eut lieu la grande manifestation du 24 juin 1984. J’étais présent à cette manifestation.

Les fenêtres d’un grand balcon d’un immeuble faisant le coin du Faubourg Saint-Antoine et de la place de la Bastille s’ouvrirent, et l’on vit apparaître trois évêques, Monseigneur Vilnet, Monseigneur Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, et Monseigneur Honoré, archevêque de Tours, président de la commission épiscopale du monde scolaire et universitaire. Ils ont salué la foule qui les acclamait et les applaudissait à tout rompre. Ils n’ont pas pris part à la manifestation, ce n’était pas nécessaire, leur présence très visible au début montrait qu’ils soutenaient les manifestants. En revanche, j’ai l’exact souvenir, toujours à ce moment de 1984, d’une contre-manifestation « laïque » où de faux curés en soutanes dansaient une sorte de rumba avec de fausses religieuses en cornettes ! La laïcité perdait sa neutralité !

Certains soutiennent qu’il ne s’agit pas d’un rejet du catholicisme mais simplement d’une application plus exigeante du principe de neutralité. Que leur répondez-vous ? Où se situe, selon vous, la frontière entre une saine laïcité et une laïcité idéologique ?

Pour comprendre où se situe cette frontière, il faut distinguer une laïcité qui garantit réellement la liberté de croire ou de ne pas croire d’une laïcité qui finit par vouloir effacer le religieux, et singulièrement les racines chrétiennes, de l’espace public.

La leçon que Jaurès et Briand tirent de 1790 est paradoxale. La véritable séparation ne consiste pas à organiser l’Église selon les catégories de l’État, mais précisément à renoncer à l’organiser de l’extérieur. L’État peut fixer le cadre civil de l’exercice du culte, il ne peut déterminer la constitution propre de l’Église sans transformer la liberté religieuse en tutelle. Briand tint compte du refus de Pie X et aménagea dès 1907 des solutions transitoires qui permirent à l’Église catholique de vivre. Ainsi s’explique l’union sacrée de 1914, la reprise des relations diplomatiques avec le Saint-Siège en 1921, et l’acceptation par Pie XI en 1924 des associations cultuelles diocésaines dont l’évêque du lieu devenait automatiquement président.

Cet équilibre entre la neutralité de l’État et la reconnaissance de la place du fait religieux s’installa durablement. Mais, au début des années 2000, la question ressurgit sous une autre forme : celle de la reconnaissance des racines chrétiennes de l’Europe. Le 28 février 2002 débutent les travaux de la Convention européenne présidée par VGE, et c’est en 2003/2004 qu’on discute des racines chrétiennes de l’Europe. On se mit d’accord le 18 juin 2004 sur le préambule avec cette phrase : « s’inspirant des héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe ». Le Pape Jean-Paul II déplora l’absence « des racines chrétiennes » plusieurs fois, les 29, 30 et 31 octobre 2004.

C’est donc bien Jacques Chirac qui, avec d’autres chefs de gouvernements, s’est opposé aux racines chrétiennes ! La raison donnée peut se résumer ainsi : la conception française de la laïcité et sa volonté de ne pas privilégier une religion dans un texte constitutionnel européen.

Nicolas Sarkozy, son successeur en 2007, quand il alla recevoir, le 20 décembre 2007, son titre de Chanoine de Latran, déclara que les racines de la France sont essentiellement chrétiennes et que la laïcité ne doit pas conduire à nier ce passé !Il se prononça pour une laïcité positive : une laïcité qui veillait à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, et qui ne considérait pas que les religions constituaient un danger, mais plutôt un atout. C’était une condition de la paix civile.

Sous le quinquennat de François Hollande, la laïcité devint anticatholique. Ce n’est qu’après l’assassinat du Père Jacques Hamel le 26 juillet 2016 que François Hollande assista à une cérémonie religieuse, à Notre-Dame, présidée par le Cardinal André Vingt-Trois. Enfin, la loi n° 2021-2019 du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République renforce incontestablement le pouvoir de l’État sur les cultes. Les dispositions de cette loi entrouvrent des portes qui ouvrent des voies permettant de restreindre la liberté religieuse.

Les catholiques ont-ils aujourd’hui tendance à s’autocensurer dans l’espace public ? Comment peuvent-ils témoigner de leur foi sans renoncer à leur liberté de parole ?

C’est une certaine frilosité catholique qui les place en retrait du politique. J’ai vu le chanoine Kirr, député-maire de Dijon, siéger en soutane à la Chambre des députés ! Les lois en France ne se font pas dans la rue, mais au Parlement. La loi de 1905 n’interdit pas à l’Église de donner son point de vue sur des problèmes de société, voire d’autres, sans pour autant s’aligner derrière un parti. Rien ne l’empêche non plus de soutenir un parti qui défend ses idées, ou de le combattre s’il lui est hostile.

L’État, sous Monsieur Macron, mise sur nos peurs pour nous faire taire. Que de fois j’ai entendu de bonnes âmes nous rappeler les chiffres du rapport Sauvé pour nous forcer au silence ! Je le vois presque tous les jours sur mon compte Twitter.

Quel regard portez-vous sur l’attitude de l’Église de France face à ces évolutions ? Les évêques devraient-ils prendre davantage la parole pour défendre la liberté religieuse et les racines chrétiennes de la France ?

C’est une certaine frilosité catholique qui les place en retrait du politique. J’ai vu le chanoine Kirr, député-maire de Dijon, siéger en soutane à la Chambre des députés ! Les lois en France ne se font pas dans la rue, mais au Parlement. La loi de 1905 n’interdit pas à l’Église de donner son point de vue sur des problèmes de société, voire d’autres, sans pour autant s’aligner derrière un parti.

Rien ne l’empêche non plus de soutenir un parti qui défend ses idées, ou de le combattre s’il lui est hostile. L’État, sous Monsieur Macron, mise sur nos peurs pour nous faire taire. Que de fois j’ai entendu de bonnes âmes nous rappeler les chiffres du rapport Sauvé pour nous forcer au silence ! Je le vois presque tous les jours sur mon compte Twitter.

C’est pourquoi, quand j’ai su que le Pape Léon souhaitait que l’Église se réapproprie Vatican II, je me suis décidé à écrire ce livre qui sera publié en septembre.Il faut que les Français sachent ce qu’a réellement enseigné ce grand Concile et voient aussi, hélas, à quel point certains l’ont trahi.

Ce sera aussi pour moi une manière de rendre hommage à mon maître Oscar Cullmann qui en fut le fidèle observateur luthérien du Concile, me le fit connaître, tout comme le RP Michel Riquet SJ qui m’honora de son amitié, et me donna envie de rencontrer le cardinal Seper, prédécesseur du cardinal Ratzinger, et Paul VI lui-même en 1977.

Vous vous apprêtez à publier, le 10 septembre 2026, un nouveau livre intitulé Les trésors de Vatican II – Comprendre le Concile*. Pouvez-vous nous en dévoiler les grandes lignes et nous expliquer pourquoi vous avez souhaité l’écrire aujourd’hui ?

Il faut que les Français sachent ce qu’a réellement enseigné ce grand Concile et voient aussi, hélas, à quel point certains l’ont trahi. Mon objectif est de revenir aux textes eux-mêmes, loin des lectures idéologiques et des polémiques qui ont trop souvent entouré Vatican II, afin de montrer comment le Concile peut être compris dans la continuité de la Tradition de l’Église.

L’ouvrage, qui compte 450 pages, est préfacé par Monseigneur Antonio Staglianò, président de l’Académie pontificale de théologie. J’y propose notamment une relecture de Sacrosanctum Concilium sur la sainte liturgie, Lumen gentium sur l’Église, Gaudium et spes sur l’Église dans le monde de ce temps, Orientalium Ecclesiarum sur les Églises orientales catholiques, Unitatis redintegratio sur l’œcuménisme, Dignitatis humanae sur la liberté religieuse, Nostra aetate sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes et Dei Verbum sur la Révélation divine.

Ce livre est aussi pour moi une manière de rendre hommage à mon maître Oscar Cullmann, qui fut un fidèle observateur luthérien du Concile et me le fit connaître, tout comme le RP Michel Riquet SJ, qui m’honora de son amitié et me donna envie de rencontrer le cardinal Seper, prédécesseur du cardinal Ratzinger, et Paul VI lui-même en 1977. »

Propos recueillis par Philippe Marie

*Les trésors de Vatican II – Comprendre le Concile, qui bénéficie de l’imprimatur, paraîtra d le 10 septembre 2026, au prix annoncé de 24,90 euros.

Propos recueillis par Philippe Marie

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