Il y a chez Monseigneur Salvatore Cordileone une cohérence qui mérite d’être relevée. À quelques jours d’intervalle, l’archevêque de San Francisco s’est exprimé sur la messe traditionnelle, le latin, la liturgie et, plus fondamentalement encore, sur la fidélité à l’Évangile reçu des Apôtres. Le 30 juillet 2026, interrogé par Raymond Arroyo dans l’émission The World Over sur EWTN, Mgr Cordileone a estimé que vouloir durablement contenir l’attachement des nouvelles générations à la tradition liturgique n’était tout simplement « pas réaliste ». « Regardez la jeune génération. Tous aiment la tradition », constate-t-il.
L’archevêque ne limite d’ailleurs pas son propos aux fidèles attachés à la messe selon l’ancien Missel romain. Il observe également chez de jeunes catholiques célébrant selon le Missel actuel un désir de retrouver une liturgie plus enracinée : célébration ad orientem, musique sacrée, solennité et révérence : « Ils désirent cette tradition profonde. Elle les conduit vers quelque chose de très profond », explique-t-il, avant cette formule particulièrement forte : « C’est impossible à arrêter. C’est ce qui attire les jeunes et continuera de le faire. »
Cette déclaration intervient dans un contexte marqué par les restrictions introduites en 2021 par Traditionis custodes sur la célébration de la messe traditionnelle. Mgr Cordileone met en garde contre un risque concret : à trop restreindre ce à quoi certains fidèles sont profondément attachés, on pourrait finalement les pousser vers des communautés extérieures aux structures canoniquement reconnues. Il s’agit donc pour lui non seulement d’une question liturgique, mais également d’une question d’unité ecclésiale. L’archevêque a ainsi pris ses distances avec les déclarations du cardinal Arthur Roche, préfet du Dicastère pour le Culte divin et la Discipline des Sacrements, qui avait affirmé que Léon XIV ne modifierait pas Traditionis custodes et ne reviendrait pas à Summorum Pontificum. « Je ne sais pas dans quelle mesure il connaît la pensée du Saint-Père », répond sobrement Mgr Cordileone.
Il souligne au contraire ce qu’il perçoit comme une priorité du nouveau pontificat : « Le Saint-Père veut rassembler tout le monde. Il tient profondément à l’unité. » Quelques jours plus tard, dimanche 9 août, l’archevêque de San Francisco a donné à cette réflexion une profondeur doctrinale supplémentaire. Lors de la Messe du XIe dimanche après la Pentecôte, célébrée à la paroisse Sainte-Monique de San Francisco, il a rappelé que la foi catholique repose précisément sur la réception et la transmission d’un dépôt qui ne nous appartient pas. Son homélie prend notamment appui sur saint Paul : l’Apôtre transmet ce qu’il a lui-même reçu. Il ne prétend ni reconstruire ni adapter l’Évangile selon les exigences de son époque. D’où cet avertissement de Mgr Cordileone : « Certains voudraient changer l’Évangile que nous avons reçu, l’Évangile que l’Église a transmis à chaque génération depuis l’époque des Apôtres jusqu’à aujourd’hui. Mais cela ne nous conduit pas à la vie du Ciel. »
L’archevêque touche ici au cœur même de la notion catholique de Tradition. Celle-ci n’est pas une nostalgie, encore moins le refuge esthétique d’une génération tournée vers le passé. Elle relève de la transmission vivante de ce que l’Église a reçu. C’est également dans cette perspective que Mgr Cordileone défend le latin. « Comme toutes les cultures, l’Église parle une langue commune. Cette langue, naturellement, est le latin », rappelle-t-il.
Il souligne à juste titre que Vatican II n’a jamais ordonné la disparition du latin. Sacrosanctum Concilium demande au contraire que son usage soit conservé dans les rites latins et reconnaît au chant grégorien la première place parmi les formes musicales propres à la liturgie romaine.
Le rapprochement entre ses deux interventions est éclairant. Mgr Cordileone ne défend pas seulement une forme liturgique. Il rappelle un principe beaucoup plus vaste : l’Église ne commence pas avec nous. Chaque génération reçoit une foi, une Écriture, des sacrements, une doctrine, une liturgie et un patrimoine dont elle n’est pas propriétaire. Elle peut en approfondir l’intelligence et en assurer la transmission, mais elle ne saurait considérer cet héritage comme une matière disponible que les modes du moment autoriseraient à remodeler.
Cette parole prend un relief supplémentaire depuis que Léon XIV a nommé, le 25 juillet 2026, Mgr Cordileone membre du Tribunal suprême de la Signature apostolique. Le constat dressé par l’archevêque de San Francisco mérite en tout cas d’être entendu : alors que certains imaginaient que l’attachement aux formes traditionnelles de la liturgie disparaîtrait avec les générations précédentes, ce sont précisément de jeunes catholiques qui manifestent aujourd’hui le désir de les redécouvrir. Plutôt que de considérer ce mouvement avec méfiance, Mgr Cordileone invite implicitement à en reconnaître la fécondité.


