Lorsque Joseph Aoun rencontrera Léon XIV jeudi au Vatican, il ne viendra pas seulement accomplir une visite diplomatique. Le président libanais cherche des soutiens alors que son pays se trouve pris dans une équation particulièrement dangereuse : garantir la sécurité de sa frontière avec Israël, désarmer le Hezbollah, rétablir pleinement l’autorité de l’État et déterminer ce qui succédera demain à la FINUL.
Selon le média libanais Lebanon24, Joseph Aoun doit également rencontrer le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège, avant de poursuivre ses entretiens à Rome avec le président italien Sergio Mattarella et la présidente du Conseil Giorgia Meloni.La question centrale demeure celle du Sud-Liban. Israël considère, dans sa logique de défense, qu’il ne peut retirer totalement ses forces tant que le Hezbollah conserve un arsenal et des capacités militaires susceptibles de menacer son territoire. Soutenu par l’Iran, le mouvement chiite armé dispose depuis des décennies d’une puissance militaire échappant au contrôle exclusif de l’État libanais.
C’est précisément cette situation que Joseph Aoun tente de dépasser : un État ne peut retrouver pleinement sa souveraineté tant qu’une organisation armée conserve la possibilité d’engager le pays dans une guerre sans que les institutions nationales en aient décidé. L’objectif est donc de parvenir à un équilibre extrêmement délicat : désarmement effectif du Hezbollah, déploiement de l’armée libanaise, garanties sécuritaires suffisantes pour Israël et retrait israélien.
Une autre inquiétude explique l’urgence diplomatique : l’avenir de la présence internationale dans le Sud. Joseph Aoun défend en priorité le maintien de la FINUL. À défaut, Beyrouth souhaite qu’une autre force internationale disposant d’un véritable cadre juridique puisse prendre le relais. Washington s’oppose pour sa part au renouvellement du mandat actuel de la FINUL. Un responsable du département d’État américain l’a encore confirmé en précisant que la question avait été abordée lors de récentes rencontres à Rome.
Pour le Liban, le risque serait de voir disparaître une présence internationale sans qu’un dispositif suffisamment solide ne lui succède, alors même que le désarmement du Hezbollah et le retrait israélien ne sont pas définitivement réglés. C’est ici que Rome et surtout le Vatican prennent une importance particulière. Le Saint-Siège ne possède ni armée ni moyens de coercition, mais sa diplomatie entretient une relation historique et singulière avec le pays du Cèdre, particulièrement avec ses communautés chrétiennes.
Car la question libanaise est indissociable de celle des chrétiens. Les maronites ont participé directement à la construction du Liban moderne et la présidence de la République revient, selon l’équilibre institutionnel du pays, à un chrétien maronite. Joseph Aoun appartient lui-même à cette communauté. Mais derrière cette architecture institutionnelle demeure une réalité beaucoup plus douloureuse.
Contrairement à ce que l’on voudrait parfois nous faire croire. Le fameux modèle libanais de coexistence, de « vivre ensemble » entre communautés chrétiennes et musulmanes a certes vécu dans le passé et longtemps fait la singularité du pays. Mais ce modèle a échoué depuis longtemps.
Guerres, affrontements confessionnels, occupations, assassinats politiques, effondrement économique et émigration forcée des chrétiens ont profondément transformé le pays. Pour de nombreux chrétiens libanais, cette diversité multiconfessionnelle s’est progressivement transformée en un calvaire quotidien. Ils en gardent la douloureuse expérience des persécutions et d’une fragilisation sans cesse croissante de leur présence sur leur propre terre. Chaque nouvelle crise pose ainsi la même question : combien de familles choisiront encore de partir plutôt que de faire subir à leurs enfants une nouvelle période de guerre et d’incertitude ?
Léon XIV ne possède évidemment aucune solution militaire. Mais le Saint-Siège peut peser diplomatiquement pour défendre simultanément quatre principes : la sécurité d’Israël face aux menaces terroristes, le désarmement du Hezbollah, la pleine souveraineté de l’État libanais et la pérennité de la présence chrétienne. C’est sans doute tout le sens de la visite de Joseph Aoun. Le président libanais cherche des garanties auprès des puissances capables d’influencer les négociations, mais aussi une voix capable de rappeler ce qui est en jeu derrière les cartes militaires.
Il n’y a donc plus véritablement de « modèle libanais » pour les chrétiens tel qu’on voudrait parfois encore le présenter. Il n’a pas tenu les promesses de coexistence pacifique et durable qui lui étaient associées. La question n’est plus seulement de préserver une identité multiconfessionnelle théorique, mais de garantir concrètement aux chrétiens du Liban la possibilité de demeurer sur leur terre, d’y vivre en sécurité et d’y exercer pleinement leurs droits. Dans cette bataille essentiellement diplomatique, le Vatican apparaît ainsi comme l’un des ultimes recours d’un pays qui tente de redevenir pleinement maître de son destin, mais aussi d’empêcher que s’efface progressivement une présence chrétienne millénaire, constitutive de l’histoire même du Liban et des chrétiens d’orient.


