Par un prêtre diocésain, consultant de Tribune Chrétienne*
Le débat serait presque banal s’il ne révélait une incompréhension beaucoup plus profonde sur la nature même de l’Église. Car lorsque son enseignement devient incompréhensible ou contraire aux convictions dominantes d’une époque, une question revient inlassablement : pourquoi l’Église ne change-t-elle pas ? Le dernier livre de Martine Sevegrand permet de poser cette question avec une particulière acuité.
Paru chez Karthala le 21 mai 2026, Évêques et prêtres français face au célibat (1945-2025) compte 264 pages. L’historienne, spécialiste du catholicisme français contemporain et membre associée du Groupe Sociétés, Religions, Laïcités, y étudie notamment les prêtres ayant quitté le ministère pour se marier, les tensions de l’après-Concile et les mouvements contestant la discipline sacerdotale. L’éditeur conduit explicitement le débat jusqu’à aujourd’hui : « L’affaire est désormais entre les mains de Léon XIV. » Il n’y a évidemment rien d’illégitime à écrire cette histoire. Les départs de prêtres, les déchirements des années 1960 et 1970 et les interrogations de certains évêques appartiennent à l’histoire de l’Église de France et constituent des objets légitimes pour l’historien.
Mais l’histoire n’interdit pas d’interroger la grille à travers laquelle elle est racontée.
Car ce livre ne surgit pas isolément. Martine Sevegrand travaille depuis plusieurs décennies sur la procréation, la contraception, Humanæ vitae, la morale sexuelle et la crise du clergé. Sa bibliographie dessine presque méthodiquement les lieux où l’Église catholique s’est trouvée en contradiction avec les transformations anthropologiques des sociétés occidentales contemporaines. Martine Sevegrand ne cache d’ailleurs pas ses engagements politiques : se revendiquant de la tradition des « chrétiens de gauche », elle écrivait elle-même en 2017 : « Je milite à La France insoumise. » En janvier 2025, elle était également invitée par La Croix à revenir sur les cinquante ans de la loi Veil, soulignant alors les voix de théologiens et d’ecclésiastiques qui avaient contesté l’enseignement de l’Église sur l’avortement.
Ces engagements ne suffisent évidemment pas à invalider un travail historique. Mais ils permettent de situer intellectuellement une œuvre et, surtout, de comprendre pourquoi certaines questions y reviennent avec une telle constance.
Son Sixième Commandement, publié en 2023 aux Presses universitaires de Rennes, est à cet égard particulièrement révélateur. La présentation de l’ouvrage évoque une valorisation « démesurée » de la chasteté et de la fécondité, puis une crise de la morale sexuelle traditionnelle que Paul VI aurait tenté « en vain d’étouffer ». Jean-Paul II aurait ensuite échoué à ramener les fidèles vers une éthique considérée comme « archaïque ». Et l’ouvrage conduit finalement à cette interrogation : l’Église peut-elle abandonner ses « lois » en matière de morale sexuelle ?
Mais cette manière de poser la question rencontre une difficulté fondamentale : elle considére l’Église comme une institution humaine parmi les autres.
Or l’Église n’est pas seulement une organisation religieuse vieille de deux mille ans. Elle est, selon les expressions mêmes de l’Écriture et de la Tradition, le Corps mystique du Christ et l’Épouse du Christ. Saint Paul écrit que « le Christ a aimé l’Église : il s’est livré lui-même pour elle » (Ep 5, 25). Le concile Vatican II rappelle lui aussi cette réalité mystérieuse d’une Église à la fois visible et spirituelle, composée d’hommes mais d’institution divine. Cette dimension sacrée change radicalement la perspective.
La doctrine catholique n’est pas une science expérimentale dont les conclusions seraient provisoires jusqu’à ce qu’une génération suivante découvre mieux. Elle procède d’abord d’une Révélation : une Vérité reçue de Dieu, définitivement manifestée en Jésus-Christ et confiée à l’Église afin qu’elle la conserve, l’approfondisse et la transmette fidèlement. L’Église peut approfondir sa compréhension du dépôt de la foi. Elle peut en préciser la formulation. Elle peut réformer ses institutions et modifier ses disciplines. Mais elle ne dispose pas de la Révélation comme un Parlement dispose d’une législation qu’une nouvelle majorité pourrait réécrire.
Cette distinction est capitale dans le débat soulevé par le livre de Martine Sevegrand.
Réduire le célibat sacerdotal à une simple règle ecclésiastique susceptible d’être abandonnée serait méconnaître sa profondeur théologique et spirituelle. Saint Jean-Paul II l’a rappelé avec force : « le célibat n’est pas une simple discipline ecclésiastique imposée par l’autorité » ; il est « une grâce, un don inestimable de Dieu pour l’Église », profondément lié à l’ordination qui configure le prêtre à Jésus-Christ, Tête et Époux de l’Église. Dans Pastores dabo vobis, il affirme que le célibat sacerdotal est un don de soi « dans et avec le Christ à son Église » : Ipse Christus, le prêtre est ainsi appelé à aimer l’Église d’un amour total et sans partage, à l’image du Christ qui s’est livré pour son Épouse.
Que l’Église catholique connaisse légitimement d’autres traditions sacerdotales, notamment dans les Églises orientales, n’enlève donc rien à la valeur biblique, théologique, spirituelle et prophétique que l’Église latine reconnaît au célibat de ses prêtres.
C’est ici qu’apparaît la faiblesse de cette éternelle injonction adressée à l’Église : « adaptez-vous ». S’adapter à quoi ? Et surtout, au nom de quelle autorité supérieure ?
Les sociétés occidentales ont profondément modifié leur compréhension de la sexualité, du mariage, de la procréation, de la famille et de la vie naissante en quelques décennies. C’est un fait historique. Mais ce fait ne possède en lui-même aucune autorité théologique. Une majorité sociologique ne constitue pas un magistère.
Retournons alors la question : qui cherche réellement à mettre qui au pas ?
L’Église doit entendre les interrogations du monde. Elle doit chercher les mots permettant de rendre intelligible son enseignement. Elle doit réformer ce qui peut l’être et reconnaître ses propres fautes lorsqu’elles existent. Mais elle ne peut recevoir du monde le contenu de ce qu’elle doit croire.C’est pourquoi le livre paru en mai 2026 dépasse largement la seule question du célibat. Il rejoint une interrogation qui traverse plusieurs décennies de travaux de Martine Sevegrand : que devient l’enseignement catholique lorsqu’une majorité de contemporains ne le comprend plus ou ne l’accepte plus ?
La réponse catholique est exigeante : son impopularité ne suffit pas à le rendre faux.Une Église qui ne provoquerait plus aucune contradiction avec son époque serait-elle nécessairement devenue plus évangélique ? Ou aurait-elle simplement cessé de rappeler au monde qu’il existe une vérité qui ne dépend ni des majorités, ni des modes, ni des siècles ? C’est peut-être là que se trouve le véritable malentendu. Depuis deux mille ans, l’Église ne prétend pas inventer la Vérité : elle affirme l’avoir reçue. Épouse du Christ et dépositaire d’une Révélation qui la dépasse, elle n’est donc pas libre de marcher au pas du monde. Elle est tenue, au contraire, de transmettre fidèlement au monde ce qu’elle-même a reçu.
*L’auteur a souhaité conserver l’anonymat afin de préserver la sérénité de son ministère pastoral.


