Signé au Vatican le 15 août, en la solennité de l’Assomption, le message de Léon XIV dépasse très largement la seule question environnementale. À partir de la prophétie d’Isaïe « Ils briseront leurs épées pour en faire des socs et leurs lances pour en faire des serpes » (Is 2, 4) , le Saint-Père développe une réflexion profondément chrétienne sur la guerre, la paix, la liberté humaine et le désordre du cœur. Le constat est sévère. Alors qu’Isaïe annonçait la transformation des instruments de mort en instruments permettant de nourrir les hommes, « aujourd’hui, nous assistons trop souvent à l’exact contraire », souligne Léon XIV, tandis que les ressources humaines continuent d’être mobilisées au service « de la violence et de la guerre ».
Mais le passage théologiquement le plus important du texte se trouve sans doute dans le refus de réduire ces crises à leurs seules causes politiques, économiques ou institutionnelles. « Il ne s’agit pas seulement d’un échec politique, mais aussi d’un échec moral et spirituel », affirme le Pape à propos de la guerre. Léon XIV va plus loin : « Les blessures de la guerre et la dégradation de la terre sont donc profondément liées à l’état du cœur humain. Les conflits qui tourmentent l’humanité sont, à bien des égards, l’expression extérieure d’une discorde et d’une division intérieures. » Le mal n’est pas seulement produit par des structures extérieures qu’il suffirait de réformer. Il traverse l’homme lui-même, marqué par le péché et par un mauvais usage de sa liberté. Le Pape cite ici Gaudium et Spes, qui décrit cette division intérieure de l’homme, partagé entre des aspirations contradictoires.
Léon XIV reprend également l’une des formules les plus fortes de Benoît XVI lors de la messe inaugurale de son pontificat, le 24 avril 2005 : « Les déserts extérieurs se multiplient dans notre monde, parce que les déserts intérieurs sont devenus très grands. »
La portée sociologique de cette analyse est importante. Le Pape identifie derrière les crises contemporaines « la perte du sens des limites, le désir de domination, la recherche du profit immédiat et l’incapacité à reconnaître la dignité donnée par Dieu à chaque personne humaine ». Autrement dit, les structures sociales finissent par reproduire les désordres d’une culture qui absolutise la puissance, la possession et l’intérêt individuel. Il ne s’agit donc pas d’opposer conversion personnelle et transformation de la société. Pour Léon XIV, la première rend possible la seconde : « Pour construire une société pacifique, nous devons donc non seulement réformer les structures, mais aussi renouveler nos cœurs. »
C’est également dans cette perspective qu’il faut comprendre son appel à une « authentique conversion écologique », explicitement inscrit dans l’héritage de Laudato si’ de François. La sauvegarde de la création n’est pas présentée comme une idéologie autonome, mais comme une conséquence de la rencontre avec le Christ et d’une juste conception de l’homme comme créature appelée à recevoir, respecter et transmettre ce qui lui a été confié. Léon XIV oppose finalement à la logique des armes une véritable grammaire chrétienne de la vie sociale : « la vérité, le dialogue, la patience, la bonté, la justice, la miséricorde, la compréhension, la bienveillance et l’amour ».
Et le Pape conclut par cette espérance : « Nous passerons, lentement mais sûrement, du désert au jardin, de la division à la communion, et de la violence à la paix. » Une transformation qui, dans la perspective chrétienne, commence moins dans les institutions que dans le cœur de l’homme renouvelé par la grâce.
Message du Saint-Père pour la XIe Journée mondiale de prière pour la sauvegarde de la Création (1er septembre 2026), 20 août 2026.
« Ils briseront leurs épées pour en faire des socs et leurs lances
pour en faire des serpes » (Is 2, 4).
Chers frères et sœurs,
Notre Seigneur Jésus-Christ est venu pour que nous ayons la vie et que nous l’ayons en abondance (cf. Jn 10, 10). Ce don de la vie est au cœur même de notre mission de disciples et de notre vocation commune à bâtir une civilisation de l’amour. En célébrant cette Journée Mondiale de Prière pour la Sauvegarde de la Création, nous sommes une fois encore invités à contempler le don de la vie et à chérir la terre qui la soutient, car ce sont là des moyens concrets de rendre gloire à notre Créateur.
Aujourd’hui, nous sommes témoins de nombreuses crises et de grandes souffrances humaines. Dans le même temps, il semble que la perturbation de l’équilibre harmonieux de la création s’accélère. Ces phénomènes ne sont pas sans rapport les uns avec les autres ; ils constituent un seul et même appel à la guérison et à la paix qui jaillit d’un monde meurtri.
Le Dieu de la vie, révélé en Jésus-Christ, offre une paix que le monde ne peut donner : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » (Jn 14, 27). Cette paix n’est ni superficielle ni éphémère ; elle découle de l’amour éternel du Christ et de son souci pour chaque être humain.
Pourtant, cette promesse de paix contraste fortement avec les réalités auxquelles nous sommes confrontés dans de nombreuses régions du monde. Le prophète Isaïe a évoqué un temps où les nations, « de leurs épées, forgeront des socs » (Is 2, 4), transformant ainsi ce qui détruit la vie en ce qui la préserve. Mais aujourd’hui, nous assistons trop souvent à l’exact contraire, alors que les efforts continuent d’être orientés vers la violence et la guerre.
La guerre laisse des blessures qui s’étendent bien au-delà du champ de bataille. Elle fait des victimes, déchire les familles et contraint des millions de personnes à fuir leur foyer, aggravant ainsi la peur, l’injustice et la division (cf. Gaudium et Spes, nn. 77-82). La guerre laisse également derrière elle une destruction sociale et écologique qui perdure pendant des générations. De plus, l’interaction entre les conflits armés et la dégradation de l’environnement crée souvent un cercle vicieux qui détruit les écosystèmes, contamine des ressources essentielles telles que l’air et l’eau, et sape la sécurité alimentaire. Cela favorise la pauvreté, les inégalités et de nouvelles tensions sociales susceptibles de contribuer à l’émergence de nouveaux conflits.
De plus, la guerre inflige des blessures qui endommagent le tissu même de la vie, portant atteinte non seulement aux personnes et aux communautés, mais aussi à leur réseau plus large de relations avec l’ensemble de la famille humaine, ainsi qu’à leur harmonie avec la création. Elle révèle un échec plus profond à vivre à l’image et à la ressemblance de Dieu, à respecter la vie et à prendre soin de la terre qui nous a été confiée. Il ne s’agit pas seulement d’un échec politique, mais aussi d’un échec moral et spirituel. Enracinée dans des désirs déformés et dans l’usage abusif de la liberté et du pouvoir humains, la guerre constitue un contre-témoignage à l’Évangile de la paix.
Les crises susmentionnées exigent non seulement un sens de responsabilité, mais aussi une conversion du cœur qui portera ses fruits dans une fidélité plus profonde à Dieu, dans l’amour du prochain et dans le respect du don de la création. En effet, les discordes que nous observons dans le monde, telles que la violence, l’injustice et la dégradation écologique, ne sont pas simplement le résultat de systèmes ou de structures défaillants ; elles sont un “symptôme de la dichotomie plus profonde qui est enracinée dans l’humanité elle-même” (cf. Gaudium et Spes, n. 10). En effet, le cœur humain est le lieu où se déroulent les luttes les plus profondes et où se révèle notre condition déchue. Il n’est pas seulement le siège des émotions, mais le centre de la personne – le lieu où convergent la raison, le désir, la volonté et la conscience. C’est là que nous sommes aux prises avec les désirs contradictoires qui nous habitent, entre l’amour et l’indifférence, la vérité et l’illusion, la justice et l’injustice (cf. Jc 1, 14-15). Les blessures de la guerre et la dégradation de la terre sont donc profondément liées à l’état du cœur humain. Les conflits qui tourmentent l’humanité sont, à bien des égards, l’expression extérieure d’une discorde et d’une division intérieures. Lorsque le cœur est déformé, les relations en souffrent, et les structures que nous construisons commencent à refléter ce désordre.
Le Pape Benoît XVI nous a rappelé que « les déserts extérieurs se multiplient dans notre monde, parce que les déserts intérieurs sont devenus très grands » (Homélie pour la Messe Inaugurale du Pontificat, 24 avril 2005). Cela nous invite à reconnaître que, d’une certaine manière, ce qui est brisé autour de nous l’est aussi en nous. Pour construire une société pacifique, nous devons donc non seulement réformer les structures, mais aussi renouveler nos cœurs. Les causes profondes des conflits et de l’exploitation de la création trouvent leur origine dans une crise éthique et culturelle, qui se caractérise notamment par la perte du sens des limites, le désir de domination, la recherche du profit immédiat et l’incapacité à reconnaître la dignité donnée par Dieu à chaque personne humaine.
L’appel prophétique à “forger les épées en socs de charrue” (cf. Is 2, 4) n’est donc pas seulement une vision pour les nations, mais un appel adressé à chaque personne. Il nous invite à transformer le mal en vie. Pourtant, cette transformation ne peut se réaliser par un simple changement extérieur. Elle exige, en coopération avec la grâce de Dieu, une conversion personnelle et collective plus profonde – un retour vers Dieu, qui réorganisera nos désirs, guérira nos blessures et nous aidera à grandir dans la vertu.
Sans cette transformation intérieure, la paix restera fragile et éphémère. Mais là où les cœurs se renouvellent, de nouvelles possibilités s’ouvrent. Ce qui a servi à la destruction peut être réorienté vers la vie, vers la prise en charge des pauvres, la nourriture des affamés et la sauvegarde de la création. Tel est le chemin d’une authentique conversion écologique, où les effets de notre rencontre avec Jésus-Christ se manifestent dans notre relation au monde qui nous entoure (cf. François, Laudato si’, n. 217). La paix commence donc dans le cœur et rayonne ensuite vers nos relations, nos communautés et le monde tout entier.
Bien que les défis qui se présentent à nous soient immenses, Dieu ne nous prive pas des moyens de guérison et de transformation. Au lieu des armes de guerre, le Dieu de la paix nous accorde la force de guérir, de réconcilier et de bâtir une civilisation de l’amour. Ainsi, nous sommes appelés à préserver les nombreux “écosystèmes” qui nous sont confiés : les écosystèmes de la création, des relations humaines et du cœur humain lui-même.
Imaginons un monde dans lequel les énergies actuellement consacrées à la guerre seraient orientées vers le développement humain intégral, vers la lutte contre la pauvreté, vers la protection de la dignité humaine et vers la réconciliation des peuples divisés. Une telle vision reflète la foi en l’avènement du Royaume de Dieu.
Les véritables outils pour construire la paix ne sont pas les armes de destruction, mais plutôt la vérité, le dialogue, la patience, la bonté, la justice, la miséricorde, la compréhension, la bienveillance et l’amour. Celles-ci jaillissent des cœurs façonnés par l’Évangile et soutenus par la grâce de Dieu. Seules ces qualités ont le pouvoir de transformer les individus, de renouveler les communautés et de panser les blessures de notre monde.
Chers frères et sœurs, le chemin qui s’ouvre devant nous est clair, même s’il n’est pas facile. Nous sommes appelés à laisser nos cœurs se renouveler, afin de rechercher la paix et de prendre soin de la création. Les Écritures nous invitent à veiller sur nos cœurs, car tout ce que nous faisons en découle (cf. Pr 4, 23).
Si nous nous attelons à cette tâche avec humilité et foi, nous deviendrons les collaborateurs de l’œuvre de renouveau de Dieu. Nous passerons, lentement mais sûrement, du désert au jardin, de la division à la communion, et de la violence à la paix.
Que le Seigneur nous accorde le courage de suivre cette voie, afin qu’à notre époque, les épées soient véritablement transformées en socs de charrue, que la promesse de l’Évangile s’enracine plus profondément dans notre monde, et que la paix du Christ règne sur toute la création.
Du Vatican, le 15 août 2026, jour de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie.«
LÉON PP. XIV »
Source Vatican


