Depuis 2000 ans

Sinaï : après quinze siècles de présence chrétienne, les moines de Sainte-Catherine se battent pour conserver leurs terres

Monastère Sainte-Catherine - Depositphotos
Monastère Sainte-Catherine - Depositphotos
Ils vivent et prient au pied du mont Sinaï depuis près de 1 500 ans. Mais les moines orthodoxes de Sainte-Catherine sont désormais confrontés à une question aussi juridique que vitale pour l’avenir de leur communauté : pourront-ils rester propriétaires des terres qu’ils occupent depuis des siècles ?

Il existe peu de lieux chrétiens où quinze siècles d’histoire demeurent aussi directement perceptibles. Au pied du mont Sinaï, le monastère Sainte-Catherine fut construit entre 548 et 565 sur ordre de l’empereur Justinien. Près de 1 500 ans plus tard, la vie monastique s’y poursuit toujours. L’UNESCO le présente comme le plus ancien monastère chrétien encore utilisé conformément à sa fonction d’origine. Inscrit au patrimoine mondial depuis 2002, il conserve également des collections exceptionnelles de manuscrits chrétiens anciens et d’icônes.

C’est pourtant autour d’une question très contemporaine que se joue désormais une partie de son avenir : la propriété des lieux. Le conflit ne date pas d’hier. Le Conseil œcuménique des Églises relève que des procédures ou menaces de procédures concernant les propriétés du monastère existent depuis 2012. Le 28 mai 2025, une décision judiciaire égyptienne a considérablement modifié la situation juridique du site.

Le contentieux concerne 71 parcelles. Selon les éléments disponibles sur le jugement, le monastère doit libérer 14 d’entre elles et bénéficie de droits d’usage sur les 57 restantes. Avant cette décision, des négociations soutenues par la Grèce avaient pourtant abouti à un projet reconnaissant la propriété du monastère sur l’ensemble des 71 parcelles ainsi que son autonomie dans la gestion de ses affaires. Toute la difficulté tient désormais dans cette distinction : pouvoir demeurer dans un lieu et y célébrer le culte n’équivaut pas juridiquement à en être propriétaire.

Le dossier a connu un nouveau développement cet été. Le 5 juillet 2026, l’archevêque Symeon Papadopoulos, supérieur du monastère, a rencontré des représentants des autorités égyptiennes. La réunion aurait duré sept heures, de 11 heures à 18 heures. Une proposition en sept points lui a été présentée. Le compromis prévoit notamment de reconnaître le monastère comme une entité religieuse égyptienne. Les moines, de nationalités grecque, américaine et libanaise, pourraient obtenir des permis de résidence de trois ans renouvelables, contre des autorisations actuellement beaucoup plus précaires.

Lire aussi : https://tribunechretienne.com/emu-et-heureux-detre-recu-par-sa-saintete-avant-sa-venue-en-france-bernard-arnault-recu-par-leon-xiv/

Ils conserveraient le droit de résider au monastère et d’y pratiquer leur religion. En revanche, la proposition ne reconnaît pas leur propriété sur les terrains. Les jardins et terres environnantes seraient mis à leur disposition pour de longues périodes moyennant un loyer symbolique.

L’archevêque Symeon n’a pas signé le document et a demandé le temps de le présenter à sa communauté.

Cette bataille foncière prend évidemment une dimension particulière lorsqu’on considère l’histoire du lieu. Sainte-Catherine existait déjà depuis plus de treize siècles lorsque l’Égypte moderne prit forme. Le monastère se trouve au pied du mont Horeb, associé dans l’Ancien Testament à Moïse et à la réception des Tables de la Loi. L’ensemble de la région possède d’ailleurs une importance religieuse pour le christianisme, le judaïsme et l’islam. Face à la décision judiciaire de 2025, le Conseil œcuménique des Églises avait demandé un accord « clair et contraignant » garantissant durablement les droits de propriété du monastère et la protection de sa vie religieuse. Il soulignait également la fragilité d’une communauté dont la présence dépendait de permis de résidence renouvelés annuellement.

Le gouvernement égyptien assure, pour sa part, que la présence des moines et la continuité du culte ne sont pas menacées. Rien ne permet donc aujourd’hui de parler d’une volonté d’expulsion ou de disparition du monastère.

Un autre dossier vient cependant compliquer la situation. L’Égypte développe autour de Sainte-Catherine un vaste programme touristique et urbanistique, la « Grande Transfiguration », destiné à renforcer considérablement l’attractivité de cette région du Sinaï.

En juillet 2026, une mission conjointe du Centre du patrimoine mondial et de l’ICOMOS s’est rendue sur place. Le Comité du patrimoine mondial estime que certains aménagements déjà réalisés pourraient provoquer des effets négatifs importants et permanents sur l’intégrité et l’authenticité du site. L’Égypte devra remettre un nouveau rapport sur son état de conservation avant le 1er février 2027.Il serait excessif d’établir, sans preuve, un lien direct entre ce développement touristique et le contentieux foncier avec les moines. Mais les deux questions se rencontrent autour d’un même enjeu : qui décidera demain de l’avenir de Sainte-Catherine et de son environnement ?

Après près de quinze siècles de présence ininterrompue, les moines ne demandent pas seulement la garantie de pouvoir continuer à prier derrière les murs du monastère. La question posée est aussi celle de leur capacité à rester pleinement gardiens d’un patrimoine chrétien exceptionnel, à administrer leurs terres et à transmettre librement aux générations suivantes ce dont ils ont eux-mêmes hérité.

Recevez chaque jour notre newsletter !