Par Philippe Marie
Il fallait s’y attendre. À mesure qu’approche la venue de Léon XIV en France, du 25 au 28 septembre, une partie de la vieille garde laïcarde française retrouve ses réflexes. Après Alexis Corbière, qui s’était agacé que le protocole de l’Assemblée nationale organise l’accès des députés souhaitant assister à la messe du pape place de la Concorde, puis Marianne, qui publiait cette semaine un texte au titre assez révélateur – « Une messe célébrée par le pape place de la Concorde… et puis quoi encore ? » -, voici désormais Pierre Ouzoulias.
Le sénateur communiste des Hauts-de-Seine a choisi une comparaison autrement plus brutale ( publication de son compte X) : « 250 000 € pour les curés et une messe. Mais des urgences fermées pendant deux semaines en pleine canicule, faute de personnel et de moyens. »
La formule est efficace. Elle est surtout absurde. Car enfin, que veut-on démontrer ? Que chaque euro consacré par la puissance publique à l’organisation, à la sécurité ou à l’accompagnement d’un événement religieux devrait être soustrait fictivement au budget des hôpitaux ? À ce compte-là, il faudra appliquer le même raisonnement aux festivals, aux compétitions sportives, aux manifestations culturelles, aux visites de chefs d’État, aux sommets internationaux et à tous les grands rassemblements nécessitant la mobilisation des services publics.
Personne ne prétend que les difficultés de l’hôpital français seraient imaginaires. Elles sont graves et méritent mieux, précisément, que de servir d’accessoire rhétorique dans une polémique contre une messe. Il y a surtout quelque chose d’étonnamment réducteur dans cette manière de présenter les choses : « les curés et une messe ».
Léon XIV n’est pas un ecclésiastique étranger auquel la République consentirait une faveur confessionnelle. Il est le chef de l’Église catholique, mais également le souverain de l’État de la Cité du Vatican. Son déplacement en France est un voyage apostolique effectué à l’invitation du chef de l’État et des autorités ecclésiastiques françaises. Il comportera d’ailleurs des rencontres avec les autorités civiles et un passage à l’UNESCO. Et oui, le pape célébrera une messe.
Cela devrait-il surprendre ?
Le samedi 26 septembre, cette messe doit être célébrée place de la Concorde et sur les Champs-Élysées. Le diocèse de Paris évoque jusqu’à 500 000 fidèles attendus. Que devrait faire l’État devant un rassemblement d’une telle ampleur ? Détourner pudiquement le regard parce que les participants réciteront le Credo plutôt que de regarder un ballon passer entre deux poteaux ? La laïcité n’est pas l’organisation administrative de l’invisibilité du religieux.
Elle garantit la liberté de conscience et le libre exercice des cultes tout en imposant la neutralité de la puissance publique. Elle ne commande nullement à l’État de se désintéresser matériellement des grands événements religieux lorsqu’ils intéressent l’ordre public, la sécurité ou les relations internationales.Chez certains responsables politiques français, la laïcité semble parfois avoir changé de nature. De principe juridique permettant à des croyances différentes de coexister sous une même loi, elle devient une sorte de doctrine de méfiance envers toute manifestation publique du catholicisme.
Une messe place de la Concorde ? Problème.
Des députés qui souhaitent y assister et dont le protocole organise l’accès ? Problème.
De l’argent public mobilisé autour de la venue du pape ? Encore un problème.
On finit par se demander si ce qui dérange réellement est la dépense publique ou simplement le spectacle de centaines de milliers de catholiques réunis au cœur de Paris.
Car la France de 2026 demeure un pays où des millions de personnes se reconnaissent, à des degrés divers, dans l’héritage catholique. Ses paysages, ses jours fériés, ses cathédrales, son histoire politique, son art et une immense partie de sa littérature sont incompréhensibles sans le christianisme. Reconnaître cette évidence historique n’établit aucune religion d’État.
Pierre Ouzoulias pose néanmoins une vraie question : celle des priorités budgétaires. Mais sa comparaison ne permet précisément pas d’y répondre. Les urgences françaises ne seront ni sauvées ni condamnées par les dépenses occasionnées par quatre jours de visite pontificale. Les problèmes de recrutement, de rémunération, d’organisation territoriale, de démographie médicale et de financement hospitalier relèvent de politiques publiques autrement plus considérables.
Faire croire qu’il faudrait choisir entre une visite du pape et des services d’urgence ouverts revient à mettre artificiellement sur la même ligne deux réalités budgétaires et administratives qui ne relèvent ni de la même échelle ni du même objet. Après Alexis Corbière, après Marianne, après Pierre Ouzoulias, d’autres monteront probablement au créneau avant le 25 septembre. Ils en ont parfaitement le droit. Mais qu’ils ne transforment pas la laïcité en ce qu’elle n’est pas. La République n’a pas à devenir catholique pour accueillir dignement le pape. Elle doit simplement rester suffisamment sûre de ses propres principes pour ne pas trembler devant une messe.


