Par un prêtre diocésain, conseiller spirituel de Tribune Chrétienne*
Invité à s’exprimer dans les colonnes de La Croix, Patrice Dunois-Canette affirme que « la fraternité et la dignité ne sont pas les valeurs exclusives d’un seul camp » et reproche notamment aux prises de position de Mgr Matthieu Rougé et de Mgr Laurent Ulrich de risquer d’enfermer le débat sur l’aide à mourir dans une « guerre des légitimités morales » L’intention mérite d’être entendue. Mais elle soulève une question plus profonde : parce que plusieurs conceptions de la dignité s’affrontent, faut-il considérer qu’elles sont toutes également vraies ? Pour un chrétien, la dignité n’est précisément la propriété d’aucun camp parce qu’elle ne relève pas de l’opinion mais de la foi : elle exprime une vérité sur l’homme, éclairée par Dieu.
Dans une démocratie digne de ce nom, nul ne devrait soupçonner systématiquement son adversaire de manquer de compassion. Parmi ceux qui défendent l’aide à mourir, beaucoup sont certainement mus par une intention sincère : soulager une souffrance qu’ils jugent insupportable, respecter une volonté exprimée, éviter ce qu’ils perçoivent comme une agonie inutile. Leur intention peut être entendue. Leur souffrance aussi. Leur raisonnement mérite d’être discuté sans mépris.
Mais comprendre une intention morale ne signifie pas reconnaître comme moralement équivalentes toutes les réponses qu’elle produit.
C’est même l’une des difficultés contemporaines : nous avons progressivement confondu le respect absolu dû à la personne avec l’obligation de considérer comme également juste toute conception qu’elle se fait du bien. Or une personne peut être parfaitement sincère et se tromper. Nous le pouvons tous : La dignité ne dépend pas du regard que l’homme porte sur lui-même. C’est ici que le mot « dignité » devient décisif.
Si la dignité signifie d’abord l’autonomie – être digne parce que je peux choisir, décider et maîtriser mon existence -, que devient celui qui ne peut plus choisir ? Le malade atteint de troubles cognitifs, la personne lourdement handicapée, le vieillard qui ne communique plus ou le nouveau-né disposent d’une autonomie limitée. Leur dignité, elle, ne l’est pas. L’anthropologie chrétienne affirme quelque chose de beaucoup plus radical : l’homme ne possède pas sa dignité parce qu’il est autonome. Il est digne parce qu’il est homme.
Pour le chrétien, cette affirmation possède une source plus profonde encore : l’homme est créé à l’image de Dieu. Sa valeur ne dépend donc ni de son utilité, ni de ses facultés, ni de son état de santé, ni même du regard qu’il porte à un instant donné sur sa propre existence. Une personne qui murmure « je ne suis plus rien » ne cesse pas d’être infiniment précieuse parce qu’elle ne parvient plus elle-même à le croire.
C’est peut-être même à cet instant que la fraternité prend son sens le plus exigeant : non pas confirmer à celui qui souffre que son sentiment d’indignité pourrait justifier sa disparition, mais demeurer auprès de lui pour lui signifier que sa vie conserve toute sa valeur. Patrice Dunois-Canette écrit que « les mêmes mots recouvrent alors des conceptions différentes ». C’est exact. Mais c’est précisément là que commence le véritable débat.
Lorsque deux conceptions de la dignité conduisent l’une à considérer que l’on ne doit jamais provoquer intentionnellement la mort et l’autre à considérer que la mort provoquée peut devenir, dans certaines circonstances, l’expression même de cette dignité, nous ne sommes plus devant deux simples sensibilités. Nous sommes devant une contradiction.
La démocratie doit permettre à ces deux conceptions de s’exprimer. Elle doit protéger ceux qui les défendent contre l’injure et la caricature. Mais le pluralisme des opinions n’entraîne pas le pluralisme de la vérité. La vérité ne devient pas relative parce que plusieurs hommes la cherchent ou parce qu’ils ne parviennent pas à s’accorder sur elle.
C’est pourquoi la distinction employée par Monseigneur Matthieu Rougé ne peut être réduite à une manière de s’attribuer le monopole moral de la compassion. Soigner, accompagner, soulager, administrer des antalgiques, renoncer à des traitements devenus disproportionnés et demeurer auprès d’une personne jusqu’à sa mort relèvent d’une logique. Administrer intentionnellement un produit afin de provoquer cette mort en relève d’une autre. On peut vouloir légaliser le second acte. On peut l’estimer nécessaire dans certaines situations. On peut même le défendre au nom de la compassion. Mais les mots ne peuvent abolir la différence entre accompagner une mort qui survient et accomplir un acte dont l’objectif est de provoquer cette mort.
Reste l’argument le plus délicat : celui de l’autonomie.
Il possède une force psychologique considérable. Face à une maladie incurable, perdre progressivement la maîtrise de son corps peut provoquer un sentiment d’humiliation, de dépendance et parfois une angoisse profonde. La demande de mort peut alors apparaître comme l’ultime territoire de liberté : puisqu’on ne maîtrise plus sa vie, maîtriser au moins sa mort. Cette parole doit être écoutée avec un immense respect. Mais écouter une demande ne signifie pas nécessairement devoir l’accomplir.
La liberté humaine n’est jamais solitaire. Elle s’exerce dans un monde commun et ses décisions, lorsqu’elles deviennent des droits organisés par la loi, transforment nécessairement la société.
Autoriser la mort provoquée ne concerne donc jamais exclusivement celui qui la demande. Cela signifie également que le droit, la médecine et la collectivité reconnaissent certaines circonstances dans lesquelles provoquer intentionnellement la mort peut constituer une réponse légitime à la souffrance humaine. C’est ce changement anthropologique que les évêques cherchent à mettre en lumière. Sur ce point, Patrice Dunois-Canette a raison : la dignité n’est la propriété d’aucun camp. Mais précisément parce qu’elle n’est la propriété de personne.
Ni des évêques, ni des parlementaires, ni des médecins, ni même de chacun d’entre nous comme un bien dont nous pourrions souverainement déterminer la valeur. Pour le chrétien, la dignité précède notre volonté. Elle nous est donnée. Dieu ne confère pas davantage de dignité au bien-portant qu’au mourant, au puissant qu’au dépendant, à celui qui désire vivre qu’à celui qui, épuisé par la souffrance, demande à mourir.
Voilà pourquoi l’Église peut entendre toutes les souffrances sans considérer toutes les réponses comme également justes.
Elle ne prétend pas posséder la dignité contre les autres. Elle affirme quelque chose de plus profond et de beaucoup plus exigeant : il existe une vérité de la personne humaine qui ne dépend ni des majorités, ni des lois, ni même de la perception que nous avons de nous-mêmes.
Toutes les interprétations humaines peuvent être entendues et discutées. Mais elles ne peuvent être simultanément vraies lorsqu’elles se contredisent. Et pour le chrétien, cette vérité possède un fondement qui dépasse les rapports de force et les majorités du moment : l’homme reçoit de Dieu une dignité que ni la maladie, ni la dépendance, ni la souffrance, ni même son propre désir de mourir ne peuvent lui retirer.
*Ce prêtre diocésain souhaite conserver l’anonymat pour des raisons de « tranquillité pastorale ».


