Au début du mois d’août 2026, un dimanche matin à Hanoï, le salon d’une maison particulière a été transformé en chapelle. Un autel y avait été installé pour permettre à un prêtre de passage de célébrer la messe selon l’ancien rite romain. Devant lui, de jeunes Vietnamiens suivaient la liturgie en latin à l’aide de missels bilingues. La scène, rapportée par le journaliste Alex Hoang dans une enquête publiée le 25 août par UCA News, illustre un phénomène encore très minoritaire mais suffisamment réel pour être observé : de petites communautés catholiques vietnamiennes se tournent vers la messe traditionnelle. Leurs membres sont principalement de jeunes adultes âgés de 20 à 30 ans.
Comme en France, où la jeunesse des fidèles attachés à l’ancienne liturgie est particulièrement visible , le cas vietnamien montre que cette attirance ne peut plus être expliquée par la nostalgie. Ces jeunes sont nés plusieurs décennies après la réforme liturgique. Certains ont découvert la messe traditionnelle en étudiant ou en travaillant à l’étranger, notamment en France, en Italie, en Pologne ou aux États-Unis. D’autres y sont arrivés par des lectures, des conférences ou Internet. Plusieurs ont même appris seuls suffisamment de latin liturgique pour pouvoir suivre les prières de la messe.
Joseph Christopher Nguyen Thien Tuan Hoang, responsable de l’une de ces communautés, raconte que son intérêt a commencé par le chant grégorien. « Ce qui m’a d’abord attiré dans la messe traditionnelle en latin, c’était le chant grégorien », explique-t-il. Mais ce sont ensuite le silence et la continuité avec les générations précédentes qui ont approfondi son intérêt. Il dit avoir reconnu dans l’ancienne liturgie quelque chose de la foi que lui avaient transmise les catholiques âgés de sa paroisse lorsqu’il était enfant. Pour lui, cette découverte lui a donné le sentiment de retrouver la manière dont ses ancêtres avaient vécu leur catholicisme.
Cette recherche ne s’arrête pas au missel. Plusieurs de ces jeunes s’intéressent au chant grégorien, aux Pères de l’Église et aux auteurs spirituels anciens. Ils redécouvrent surtout un patrimoine spécifiquement vietnamien. « Avec la messe en latin, nous redécouvrons un trésor de prières vietnamiennes et de textes catéchétiques préparés par les missionnaires avant le concile Vatican II », explique Hoang.
Ces textes avaient été progressivement adaptés à la langue et à la culture du pays. Pour ces jeunes catholiques, leur redécouverte constitue donc également une manière de renouer avec l’histoire de l’Église au Vietnam, implantée depuis plusieurs siècles et profondément marquée par les persécutions. En 1988, saint Jean-Paul II a canonisé 117 martyrs du Vietnam, morts pour leur foi entre les XVIIe et XIXe siècles.
L’ampleur du phénomène doit cependant être présentée avec prudence. Aucun chiffre national n’est actuellement disponible sur le nombre de fidèles vietnamiens fréquentant la messe traditionnelle, pas davantage que sur le nombre exact de communautés constituées. Une chose est en revanche établie : contrairement à la France ou aux États-Unis, il n’existe actuellement au Vietnam aucune paroisse établie spécifiquement pour la célébration de la messe traditionnelle.
Les communautés restent donc petites et fonctionnent principalement grâce aux relations personnelles, aux groupes en ligne et aux contacts noués par des Vietnamiens ayant vécu à l’étranger.
Les messes sont célébrées lorsque les autorisations sont accordées et qu’un prêtre capable de célébrer selon l’ancien missel est disponible. Des prêtres étrangers de passage permettent ainsi ponctuellement l’organisation de célébrations, comme celle tenue au début du mois d’août dans cette maison de Hanoï. Cette situation explique aussi pourquoi il serait prématuré de parler d’un mouvement de masse. Le phénomène existe, mais il demeure difficile à quantifier.
Joseph Christopher Nguyen Thien Tuan Hoang estime toutefois que la principale difficulté rencontrée par ces jeunes n’est pas une hostilité ouverte. « Notre plus grand défi n’est pas l’hostilité, mais l’incompréhension », affirme-t-il. Certains catholiques vietnamiens associent en effet l’attachement à l’ancienne liturgie à une opposition au concile Vatican II ou à l’autorité de l’Église. Hoang souhaiterait au contraire que les responsables ecclésiaux comprennent davantage les raisons spirituelles qui conduisent ces jeunes vers cette forme liturgique.
La question demeure très sensible depuis que le pape François, par Traditionis custodes en 2021, a fortement restreint les possibilités ouvertes par Benoît XVI avec Summorum Pontificum en 2007. Mais l’expérience qui apparaît aujourd’hui au Vietnam possède une caractéristique difficile à ignorer : les catholiques qui redécouvrent cette liturgie sont parfois nés trente ou quarante ans après Vatican II. Comme chez une partie de la jeunesse catholique française, ils ne cherchent donc pas à retrouver la messe de leur enfance. Ils découvrent une liturgie qu’ils n’ont jamais connue et, avec elle, une partie de l’héritage religieux de leurs prédécesseurs.


