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Bernard Arnault et Vincent Bolloré : riches et catholiques, c’est la double peine

Vincent Bolloré - Bernard Arnault - Depositphotos
Vincent Bolloré - Bernard Arnault - Depositphotos
Bernard Arnault a été reçu par Léon XIV à la fin du mois d'août dernier, Vincent Bolloré assume lui aussi publiquement sa foi. Pour certains, être riche était déjà suspect ; être riche et catholique semble désormais relever de la circonstance aggravante

Par Philippe Marie

Il existe en France une curieuse conception de la liberté religieuse. Elle est volontiers célébrée tant que la religion demeure suffisamment discrète, suffisamment privée et, surtout, suffisamment éloignée des lieux où s’exercent l’influence, le pouvoir ou l’argent. Le catholique est parfaitement libre de croire, à condition peut-être que cela ne se voie pas trop. Bernard Arnault vient d’en faire l’expérience. L’homme le plus riche de France a été reçu cet été par le pape Léon XIV à Castel Gandolfo, accompagné de son épouse et de deux de ses fils, ainsi avait-il déclaré  être « ému et heureux d’être reçu par Sa Sainteté le pape Léon XIV à Castel Gandolfo, avant sa venue en France« . Rappelons que lors de l’incendie de Notre Dame, il avait fait un don de 200 millions d’euros pour la reconstruction de la cathédrale.

Vincent Bolloré, de son côté, ne dissimule ni sa pratique religieuse ni son attachement à l’Église : « Je suis démocrate-chrétien et je crois en la liberté ! Et je crois vraiment en Christ, les gens n’osent plus le dire » avait-il affirmé lors de son audition en commission à l’Assemblée Nationale le 24 mars 2026. Et voilà que surgit le soupçon.

Car, apparemment, lorsqu’un milliardaire entre dans une église, il faudrait immédiatement chercher ce qu’il est venu y acheter.

La foi d’un homme fortuné ne pourrait-elle donc jamais être simplement une foi ? Sa générosité envers une cathédrale ne pourrait-elle jamais relever du mécénat, de l’attachement au patrimoine chrétien ou, plus simplement encore, d’une conviction personnelle ? Son audience avec un pape devrait-elle nécessairement cacher une opération d’influence ?

Le mécanisme est révélateur. Un grand patron finance l’art contemporain : il est mécène. Il soutient la recherche : il est philanthrope. Il donne pour une institution culturelle : il contribue au rayonnement français. Mais qu’il donne pour Notre-Dame, qu’il rencontre le pape ou qu’il accomplisse un pèlerinage, et voici soudain convoqués les mots d’influence, de réseau, de stratégie et de pouvoir. La soutane, décidément, transforme mystérieusement le mécénat en pièce à conviction.

Il ne s’agit évidemment pas d’accorder aux milliardaires une quelconque immunité critique. Leur puissance économique, leur influence médiatique lorsqu’ils en possèdent une, leurs relations avec le pouvoir politique ou leurs choix industriels peuvent et doivent être examinés. Bernard Arnault et Vincent Bolloré n’échappent pas davantage que les autres à cette exigence.

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Mais précisément : que l’on critique leurs actes lorsqu’ils méritent de l’être. Que l’on enquête sur leurs entreprises, leurs stratégies, leurs réseaux ou leurs intérêts. C’est le travail normal de la presse. Ce qui devient plus discutable, c’est lorsque la pratique catholique elle-même commence à être présentée comme un élément à charge.

Une épouse porte une mantille lors d’une rencontre avec le pape ? On y cherche un signal idéologique. Un homme d’affaires s’agenouille ? Le geste devient matière à sarcasme. Il effectue un pèlerinage ? On soupçonne déjà quelque arrière-pensée. À ce rythme, il faudra bientôt déposer une déclaration d’intérêts avant de réciter un Je vous salue Marie. Cette ironie révèle surtout un vieux réflexe français : le catholicisme est volontiers accepté comme patrimoine, beaucoup moins lorsqu’il redevient une conviction.

Notre-Dame de Paris peut ainsi être admirée comme chef-d’œuvre architectural, photographiée, célébrée, visitée par des millions de touristes. Mais dès lors que quelqu’un rappelle qu’elle est d’abord une cathédrale, qu’on y célèbre la messe et que des hommes suffisamment puissants pour ne pas avoir besoin de cacher leurs convictions y manifestent leur foi, une certaine gêne apparaît. Vincent Bolloré concentre particulièrement cette suspicion. Parce qu’il est riche, catholique, conservateur et propriétaire de médias, chacun de ses gestes religieux est volontiers interprété à travers le prisme d’une stratégie politique. De son coté, Bernard Arnault appartient à un univers différent et s’exprime beaucoup moins sur ces questions. Pourtant, dès que sa proximité avec l’Église devient visible, le même imaginaire affleure. Comme si la réussite économique devait conduire naturellement à l’agnosticisme mondain.

On peut pourtant être immensément riche et croire en Dieu. L’histoire européenne en fournit quelques exemples. On peut posséder des entreprises et s’agenouiller. On peut diriger un groupe mondial et considérer qu’il existe au-dessus de soi une autorité qui ne se mesure ni en capitalisation boursière ni en parts de marché. Cette dernière idée est peut-être, au fond, la plus dérangeante.

Car la génuflexion d’un homme puissant possède une signification que notre époque comprend difficilement : elle indique précisément qu’il ne se considère pas comme tout-puissant.

On objectera que les riches ont toujours entretenu des rapports avec l’Église. Assurément. Et l’Église elle-même n’a jamais enseigné que la richesse constituait un certificat de sainteté. L’Évangile est même suffisamment exigeant à l’égard de l’argent pour interdire toute complaisance. Mais il enseigne également autre chose : le jugement sur une âme ne se déduit pas du montant de son patrimoine.

Il serait donc possible d’en revenir à une règle assez simple. Bernard Arnault peut être critiqué comme chef d’entreprise. Vincent Bolloré peut être critiqué comme industriel ou propriétaire de médias. Leurs choix peuvent être contestés et leur influence interrogée. Mais leur catholicisme n’est pas un délit supplémentaire.

Même pour un milliardaire, la liberté de conscience reste encore, en principe, une liberté. Et si la France en arrive à considérer qu’être riche est une première faute et qu’être catholique en constitue une seconde, il faudra peut-être ajouter une nouvelle case aux déclarations fiscales : patrimoine, revenus… et pratique dominicale.

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