Depuis 2000 ans

[ANALYSE] Le christianisme, une religion parmi d’autres ? Ce que l’Église enseigne réellement sur l’unique salut en Jésus-Christ

Depositphotos
Depositphotos
Alors que le quarantième anniversaire de la rencontre d’Assise ravive le débat sur les relations entre les religions, une distinction fondamentale mérite d’être rappelée : reconnaître l’action de la grâce hors des frontières visibles de l’Église ne revient pas à reconnaître plusieurs voies de salut indépendantes du Christ

Réponse d’un prêtre diocésain, conseiller théologique de Tribune Chrétienne

Le 27 octobre 1986, saint Jean-Paul II réunissait à Assise les représentants de plusieurs traditions religieuses pour implorer la paix. Quarante ans plus tard, cet événement demeure un jalon majeur du dialogue interreligieux. Mais il soulève une question qui touche au cœur même de la foi catholique : le christianisme est-il une religion parmi d’autres, ou constitue-t-il la révélation définitive de Dieu à l’humanité ?

Dans un article publié le 23 octobre dans La Croix, Christel Juquois examine cette question en donnant notamment la parole à plusieurs spécialistes du dialogue interreligieux. Les textes cités sont authentiques et les interrogations légitimes. Pourtant, leur articulation appelle plusieurs précisions doctrinales essentielles.

Car le problème n’est pas de savoir si Dieu peut sauver un homme qui n’a jamais connu Jésus-Christ. L’Église enseigne qu’il le peut. Le problème est de savoir si cet homme peut être sauvé autrement que par Jésus-Christ. Et sur ce point, la réponse du magistère est sans ambiguïté.

Vatican II n’a pas relativisé l’unicité du Christ

L’article rappelle opportunément le paragraphe 16 de Lumen gentium, selon lequel ceux qui ignorent sans faute de leur part l’Évangile, mais cherchent sincèrement Dieu et répondent à sa grâce, peuvent parvenir au salut éternel. Cette affirmation ne constitue cependant pas une rupture avec la doctrine antérieure. Elle précise les conditions dans lesquelles la grâce du Christ peut atteindre ceux qui n’appartiennent pas visiblement à l’Église. La distinction est capitale. Le salut n’est pas accordé en vertu d’une religion considérée comme une voie autonome de rédemption. Il est toujours l’œuvre de Jésus-Christ, unique médiateur entre Dieu et les hommes, selon la première lettre de saint Paul à Timothée (2, 5).

La tradition théologique catholique distingue ici l’appartenance visible à l’Église et la possibilité d’être mystérieusement ordonné à elle par la grâce. Saint Thomas d’Aquin avait déjà développé, notamment dans sa réflexion sur le baptême de désir, la distinction entre la réception effective d’un sacrement et le désir de celui-ci, qui peut disposer à recevoir ses fruits lorsque sa célébration est impossible. Il ne s’agit donc pas de substituer une religion à une autre, mais de reconnaître que la puissance salvifique du Christ n’est pas enfermée dans les limites de notre connaissance des âmes.

L’universalité du salut ne relativise pas l’unicité du Sauveur : elle en manifeste au contraire toute la portée.

L’article cite le théologien Dennis Gira, selon lequel les religions expriment, dans différentes cultures, l’expérience humaine du mystère divin. Cette approche anthropologique peut éclairer la diversité des démarches religieuses. Mais elle devient insuffisante si elle laisse entendre que le christianisme serait simplement l’expression historiquement particulière d’une expérience religieuse universelle. La foi chrétienne ne repose pas d’abord sur l’effort de l’homme pour atteindre Dieu. Elle repose sur l’initiative de Dieu qui se révèle à l’homme. C’est toute la différence entre une recherche religieuse et la Révélation.

Dans le christianisme, Dieu n’est pas seulement l’objet d’une aspiration spirituelle. Il est le sujet d’une parole et d’une action historiques : le Verbe s’est fait chair.

Le concile Vatican II le rappelle dans Dei Verbum, au paragraphe 4 : Jésus-Christ accomplit et achève la Révélation. Il ne représente donc pas simplement un degré supérieur de connaissance religieuse, mais sa plénitude définitive. Cette distinction interdit deux erreurs opposées : mépriser les vérités présentes dans les autres traditions religieuses et considérer ces traditions comme des révélations parallèles à celle du Christ. Nostra aetate reconnaît explicitement ce qui est vrai et saint dans les autres religions. Mais le même paragraphe 2 affirme également le devoir permanent de l’Église d’annoncer Jésus-Christ. Il serait théologiquement très contestable de retenir la première affirmation en laissant la seconde dans l’ombre.

Ce que le cardinal Ratzinger avait pourtant clairement rappelé

Un document majeur aurait mérité une place centrale dans cette réflexion : la déclaration Dominus Iesus, publiée le 6 août 2000 par la Congrégation pour la doctrine de la foi, sous l’autorité du cardinal Joseph Ratzinger, et expressément approuvée par Jean-Paul II. Ce texte répond précisément aux difficultés soulevées par l’article. Il rappelle que la possibilité du salut pour les non-chrétiens ne permet pas de concevoir les religions comme des médiations salvifiques parallèles ou complémentaires à celle du Christ. Au paragraphe 21, la déclaration exclut explicitement de considérer l’Église comme un chemin de salut parmi d’autres.

La précision est fondamentale : les autres traditions peuvent contenir des éléments de vérité et de grâce, mais ceux-ci ne constituent pas une économie du salut indépendante de l’Incarnation et de la Rédemption. Autrement dit, Dieu peut agir dans la vie d’un non-chrétien sans que la religion professée par celui-ci devienne, pour autant, une voie de salut équivalente à l’Église. La distinction entre la personne et son appartenance religieuse est ici indispensable. Reconnaître la dignité d’un croyant ne signifie pas attribuer une égale vérité à toutes les doctrines qu’il professe.

Dieu veut-il positivement la pluralité des religions ?

L’article évoque également la déclaration d’Abou Dhabi de 2019, dans laquelle la diversité des religions est présentée comme relevant d’une sage volonté divine. C’est certainement l’une des questions théologiques les plus délicates de ces dernières années.

La tradition catholique distingue la volonté positive de Dieu, par laquelle il veut directement un bien, et sa volonté permissive, par laquelle il permet certaines réalités sans les vouloir comme des biens en elles-mêmes. Cette distinction est décisive lorsqu’il s’agit de la diversité des croyances. Que Dieu permette historiquement la coexistence de religions différentes ne signifie pas qu’il veuille positivement leurs contradictions doctrinales. Car des propositions contradictoires ne peuvent être simultanément vraies sous le même rapport. On ne peut affirmer à la fois, dans un même sens, que Jésus-Christ est véritablement Dieu incarné et qu’il ne l’est pas.

Il ne s’agit pas d’une difficulté secondaire que la fraternité humaine permettrait de dépasser. Il s’agit d’une question qui engage la vérité même de la Révélation. La liberté religieuse, défendue par Vatican II dans Dignitatis humanae, protège la personne contre la contrainte en matière de religion. Elle n’implique aucunement que toutes les croyances possèdent la même valeur de vérité. Confondre liberté de conscience et équivalence doctrinale serait donc une erreur de catégorie.

Lire aussi : https://tribunechretienne.com/temoignage-comment-expliquer-le-one-man-show-du-pere-cedric-anastase-a-une-messe-etudiante/

Assise : une rencontre pour la paix, non une reconnaissance de l’équivalence des religions

La rencontre d’Assise elle-même doit être comprise dans cette perspective. Jean-Paul II n’avait pas convoqué les représentants des religions pour proclamer l’existence de plusieurs révélations également véritables. Il voulait manifester que les croyants pouvaient, sans renoncer à leur identité, contribuer à la paix entre les peuples. Benoît XVI l’a rappelé dans sa lettre du 2 septembre 2006, à l’occasion du vingtième anniversaire de cette rencontre. Il soulignait la nécessité de préserver la distinction entre les différentes prières religieuses afin d’éviter toute confusion relativiste.

Le dialogue authentique ne suppose donc pas l’effacement des différences doctrinales. Il exige au contraire leur reconnaissance loyale. Un chrétien ne respecte pas davantage son interlocuteur en taisant ce qu’il croit être la vérité. Le respect des personnes et la fidélité à la foi ne sont pas deux exigences concurrentes.

L’unité du genre humain ne saurait effacer sa vocation surnaturelle

Enfin, l’article de La Croix conclut en soulignant que l’unité du genre humain serait plus fondamentale que ses différences. Cette proposition demande elle aussi une précision. Tous les hommes partagent une même nature, une même dignité de créatures faites à l’image de Dieu et une même vocation ultime à la communion divine. Mais, dans la théologie catholique, l’unité accomplie de l’humanité n’est pas seulement celle d’une fraternité naturelle. Elle est celle de la réconciliation en Jésus-Christ. Saint Paul l’enseigne dans l’épître aux Éphésiens : c’est le Christ qui rassemble ce qui était divisé et réconcilie les hommes avec Dieu. La fraternité humaine constitue donc une réalité précieuse, mais elle ne peut devenir le substitut de la communion surnaturelle à laquelle l’Évangile appelle tous les peuples.

C’est pourquoi la mission demeure constitutive de l’Église. Si toutes les traditions religieuses étaient des voies également voulues par Dieu pour conduire au salut, l’annonce du Christ perdrait une grande partie de sa nécessité théologique. Or le commandement missionnaire du Ressuscité, en Matthieu 28, 19-20, n’a jamais été révoqué.

Quarante ans après Assise, la question n’est donc pas de choisir entre le dialogue et la vérité. Elle est de comprendre qu’un dialogue authentiquement chrétien ne peut se construire au prix de l’effacement de ce qui constitue le cœur de la foi : Jésus-Christ, Fils de Dieu incarné, mort et ressuscité pour le salut de tous les hommes.

Le christianisme peut dialoguer avec toutes les religions précisément parce qu’il ne se comprend pas lui-même comme une religion parmi tant d’autres. Il affirme quelque chose d’infiniment plus exigeant : en Jésus-Christ, ce n’est pas seulement l’homme qui cherche Dieu, c’est Dieu lui-même qui est venu chercher l’homme.

« Jésus lui dit: Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. » (Jean 14:6 )

Recevez chaque jour notre newsletter !