Par Philippe Marie
Il est des petites phrases qui en disent davantage sur une époque que de longs discours. Celle prononcée par Françoise Gatel, ministre de l’Aménagement du territoire, appartient incontestablement à cette catégorie. Interrogée par France 3 Bretagne sur sa tunique à 650 euros, portée le 19 octobre à Matignon, la ministre s’est défendue en ces termes : « Ma tenue n’était pas indigne (…) Il faut que je mette une robe de bure ou que je vienne en tenue de bonne sœur ? »
Voilà donc les religieuses convoquées au secours d’une ministre embarrassée par ses choix vestimentaires. Il fallait y penser. Que voulait-elle dire exactement ? Que l’habit religieux représenterait une forme d’austérité excessive, incompatible avec la dignité ministérielle ? Ou simplement qu’entre les plumes d’autruche et la robe de bure, il n’existerait aucune autre possibilité ? La question mérite d’être posée, car les mots ont un sens, particulièrement lorsqu’ils sont prononcés par un membre du gouvernement.
Nous nous garderons, par charité chrétienne autant que par respect pour votre fonction de ministre, de reprendre à notre compte certaines moqueries sur votre physique circulant sur les réseaux sociaux, qui vous comparent tantôt à « Mister Magoo, tantôt à un membre des Bronski Beat (pour ceux qui ont la référence) » ( facebook) avec, pour compléter ce portrait peu charitable, « une touche de grand-mère du centre de la France« . Car, voyez-vous, Madame la Ministre, il est toujours préférable de juger une personne sur ses paroles plutôt que sur son apparence.
Personne ne demande à Madame Gatel de renoncer aux couleurs, aux fleurs ou même aux plumes. La République n’a jamais exigé de ses ministres qu’ils pratiquent la pauvreté évangélique, il faut en être digne … Mais pourquoi faut-il, pour justifier une tenue controversée, tourner en dérision celle de femmes qui ont librement consacré leur existence à Dieu ?
Car enfin, Madame la Ministre, une robe de bure n’est pas un déguisement. Elle n’est ni un accessoire de carnaval ni le symbole d’une existence triste et démodée. Elle rappelle le dépouillement, l’humilité, le renoncement volontaire aux vanités du monde. Elle peut être le signe visible d’une richesse intérieure que les étoffes les plus coûteuses ne sauraient acheter. Et puisque vous invoquez la dignité, permettez-nous cette observation : même vêtue d’une robe de religieuse, vous ne deviendriez pas une religieuse pour autant. Il ne suffit pas d’en porter l’habit pour en posséder les vertus. La dignité d’une vocation consacrée ne s’enfile pas le matin devant une armoire. Elle se construit dans la prière, la fidélité, le sacrifice et le service.
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Certaines femmes passent leur vie à soigner des malades, accompagner des mourants, instruire des enfants ou prier dans le silence d’un monastère. Leur habit ne coûte peut-être pas 650 euros, mais ce qu’il représente échappe à toute estimation marchande.
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans cette manière de faire du christianisme une référence commode pour provoquer le sourire. La « bonne sœur » devient un personnage caricatural, presque un repoussoir vestimentaire. On ne parle plus de femmes consacrées, mais d’une silhouette supposément austère dont l’évocation suffirait à faire rire. Nous ignorons si Françoise Gatel est personnellement catholique. Ses convictions religieuses privées ne sauraient être déduites de cette déclaration. Son parcours parlementaire montre d’ailleurs qu’elle a travaillé sur les questions relatives aux cultes et défendu une conception de la laïcité opposée à ses formes les plus radicales. Raison supplémentaire pour attendre d’elle davantage de précision et de respect.
Il serait excessif de transformer une maladresse en déclaration de guerre contre l’Église. Mais il serait tout aussi regrettable de considérer cette formule comme parfaitement anodine. Car c’est aussi ainsi que s’installe une forme de banalisation du mépris : non par de grandes attaques frontales, mais par des expressions toutes faites, des plaisanteries faciles, des références religieuses utilisées comme des images dévalorisantes.
Une ministre expérimentée devrait savoir que la dignité ne dépend ni du prix d’un vêtement ni de son originalité. Elle se manifeste également dans la manière de parler de ceux qui ont choisi une autre existence que la sienne. Madame Gatel avait parfaitement le droit de défendre sa tunique. Elle pouvait même le faire avec humour. Mais les religieuses n’avaient rien demandé et ne méritaient certainement pas de servir de contre-exemple à une démonstration de liberté vestimentaire. Au fond, cette affaire ne concerne pas les plumes d’autruche. Elle concerne une certaine conception de l’élégance, celle qui ne se trouve pas dans les vitrines des grandes maisons, mais dans la retenue, la délicatesse et le respect.
La véritable élégance, Madame la Ministre, consiste parfois à savoir ce qu’il vaut mieux ne pas dire. Et contrairement à votre tunique, elle ne coûte absolument rien.


