Quarante ans après la rencontre historique convoquée par le Pape Jean-Paul II, Assise a de nouveau accueilli des responsables religieux du monde entier. Organisée par Sant’Egidio autour du thème « Une paix désarmée et désarmante », cette rencontre internationale entendait promouvoir la fraternité entre les peuples. Mais derrière les discours sur la paix apparaît un partenariat pour le moins déroutant : la Fondation Gates, dirigée par Bill Gates, figure officiellement parmi les sponsors principaux, dans la catégorie « Platinum ».

Le fait est établi par la liste des mécènes publiée par les organisateurs. Et il soulève une interrogation fondamentale : pourquoi une communauté catholique accepte-t-elle le soutien privilégié d’une fondation dont les orientations anthropologiques et morales contredisent ouvertement l’enseignement de l’Église ?
La Fondation Gates n’est pas un simple organisme philanthropique distribuant des financements sans orientation particulière. Avec 8,47 milliards de dollars consacrés à ses activités caritatives en 2025, elle dispose d’une puissance financière considérable. Parmi ses priorités figurent la contraception moderne, la planification familiale et les politiques internationales d’égalité des sexes. En août 2025, elle annonçait notamment un engagement de 2,5 milliards de dollars jusqu’en 2030 pour la recherche consacrée à la santé féminine, incluant explicitement l’innovation contraceptive. Ces programmes comportent également des objectifs sanitaires légitimes, notamment la réduction de la mortalité maternelle. Mais leur conception de la maîtrise de la fécondité demeure profondément éloignée de la doctrine catholique.
Depuis Humanae vitae, l’Église enseigne que l’acte conjugal ne peut être volontairement privé de sa dimension procréative par des moyens contraceptifs. Le Pape François, malgré son insistance sur l’accompagnement pastoral, n’a jamais abrogé cet enseignement. Quant au pape Léon XIV, il a réaffirmé dans Magnifica Humanitas la nécessité de défendre une anthropologie respectueuse de la dignité humaine et de la vie.
Comment expliquer, dès lors, qu’une fondation promouvant une vision aussi différente de la sexualité et de la procréation bénéficie d’une telle visibilité dans une manifestation catholique ?
La question devient plus sensible encore lorsqu’on considère l’organisateur. Fondée en 1968 par Andrea Riccardi, Sant’Egidio s’est progressivement transformée en une véritable puissance d’influence internationale. Présente dans plus de 70 pays, engagée dans l’action humanitaire et les médiations diplomatiques, elle est parfois surnommée « l’ONU du Trastevere » ( Trastevere, ce quartier de Rome ou elle a son siège) .
Sous le pontificat de François, cette influence a atteint une dimension exceptionnelle. Proche du Pape, Andrea Riccardi a accompagné plusieurs initiatives diplomatiques et interreligieuses. Le cardinal Matteo Zuppi, président des évêques italiens, issu de cette communauté, s’était vu confier une mission délicate concernant la guerre en Ukraine.
Cette proximité avec le pouvoir pontifical, ajoutée aux relations entretenues avec des gouvernements et des organisations internationales, a contribué à faire de Sant’Egidio l’un des réseaux les plus influents du catholicisme contemporain. Une position qui mérite d’autant plus d’être interrogée que la communauté n’est ni un dicastère romain ni une autorité doctrinale.
Son positionnement privilégie le dialogue, la médiation et la recherche de convergences. Ces objectifs peuvent être légitimes, mais ils soulèvent une difficulté théologique : à force de rechercher ce qui rassemble, ne risque-t-on pas de taire ce qui distingue fondamentalement la foi catholique des conceptions religieuses et anthropologiques de ses partenaires ?
Cette puissance d’influence n’a pourtant jamais été exempte de controverses. Dès les années 1980, puis dans plusieurs témoignages d’anciens membres, Sant’Egidio a été critiquée pour son fonctionnement très centralisé, l’emprise supposée de certains responsables sur la vie personnelle des fidèles et des pratiques liturgiques trés contestées. Sur le terrain diplomatique, sa médiation algérienne de 1995, impliquant notamment le Front islamique du salut, avait suscité de vives oppositions. Plus profondément, sa conception du dialogue interreligieux, privilégiant la coexistence et les valeurs communes plutôt que l’affirmation des vérités doctrinales, soulève une question essentielle : Sant’Egidio entend-elle avant tout annoncer le Christ ou construire un consensus religieux et politique acceptable par tous ?
En France, notamment dans le diocèse de Créteil, dans le Val-de-Marne, dont Mgr Dominique Blanchet est l’évêque et dont la situation financière est l’une des plus préoccupantes parmi les diocèses de France, des témoignages font état de grandes libertés prises avec la doctrine de l’Église. Des prêtres issus de Sant ‘Egidio (Charenton le Pont , Vincennes) vont jusqu’à affirmer, sans détour, que « l’enfer est une invention ou serait vide » . Des homélies paraissent davantage imprégnées des idéologies du monde contemporain que nourries de l’Écriture et de la Tradition. Les homélies commencent par « Chères sœurs, chers frères », pour, dit-on, mieux représenter les femmes parmi les fidéles de l’Eglise. Quant à la liturgie, elle donne le sentiment d’être réduite à une simple formalité dont on s’acquitte, plutôt que d’être vécue comme le cœur brûlant de la vie sacerdotale et le lieu sacré du sacrifice eucharistique.
Ces dérives doctrinales et liturgiques alléguées soulèvent une question plus large : lorsque certains mouvement d’Église cédent aux idées du monde, comment garantir que ses partenariats avec de puissantes fondations ne contribuent pas, eux aussi, à infléchir ses orientations ?
La présence de représentants de la Fondation Gates parmi les intervenants d’Assise illustre cette interrogation. Joanne Driels, responsable des politiques mondiales et du plaidoyer, y a expressément appelé à développer les collaborations avec les communautés religieuses dans le domaine sanitaire. Il serait excessif d’y voir la preuve d’une opération idéologique concertée. Mais il serait tout aussi naïf de considérer ces partenariats comme dépourvus d’enjeux d’influence.
Les grandes fondations internationales ne financent pas seulement des projets : elles contribuent aussi à définir des priorités et à construire des réseaux porteurs d’une certaine idéologie.
Sant’Egidio peut légitimement revendiquer son action auprès des pauvres et ses efforts pour la paix. Ces mérites ne lui confèrent cependant aucune immunité critique. Plus une organisation catholique devient puissante, plus elle doit rendre compte de ses choix, de ses alliances et de son indépendance. Quel montant la Fondation Gates a-t-elle apporté à cette rencontre ? Quelles contreparties accompagne son statut de sponsor principal ? Les organisateurs ont-ils évalué les contradictions entre les orientations de ce mécène et la doctrine catholique ? Ces questions méritent des réponses publiques.
À Assise, saint François avait choisi le dépouillement pour témoigner librement du Christ. Huit siècles plus tard, son exemple rappelle une exigence que les grandes organisations catholiques ne devraient jamais oublier : l’argent peut servir la mission de l’Église, mais il ne saurait devenir la mesure de ses fidélités. Le dialogue n’exige pas l’effacement des convictions. Et la paix, aussi précieuse soit-elle, ne saurait se construire au prix de la vérité.


