Par Philippe Marie
Le 9 octobre 1981, la France abolissait définitivement la peine de mort. Ce jour-là, sous l’impulsion de Robert Badinter, la République affirmait un principe qui paraissait irréversible : l’État renonçait à exercer le pouvoir de donner la mort. Quels que soient les crimes commis, quelles que soient les circonstances, la puissance publique reconnaissait qu’elle ne pouvait plus être celle qui tue.
Près d’un demi-siècle plus tard, cette certitude vacille.
Les partisans de la loi sur « l’aide à mourir » objecteront immédiatement que la comparaison est excessive. Ils invoqueront la liberté individuelle, la compassion envers les personnes qui souffrent et le respect de la volonté des malades. Pourtant, derrière ces arguments se cache une réalité juridique d’une portée considérable : pour la première fois depuis l’abolition de la peine de mort, l’État français s’apprête à inscrire dans son droit la possibilité de provoquer volontairement la mort de l’un de ses citoyens.
La différence de contexte ne change rien à la nature de la rupture. Depuis 1981, l’État n’avait plus le droit de donner la mort. Demain, si cette loi est définitivement adoptée, il se reconnaîtra de nouveau cette faculté, dans un cadre strictement défini certes, mais avec toutes les conséquences morales, juridiques et symboliques que cela implique.Pour rendre cette évolution acceptable, le langage lui-même a été transformé. On ne parle plus d’euthanasie, terme devenu trop lourd de sens. On préfère évoquer une « aide à mourir », expression apaisante qui semble désigner un accompagnement. Pourtant, la réalité demeure identique : il s’agit bien de provoquer délibérément la mort d’une personne. Les mots changent, l’acte demeure.
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Cette loi ne modifie pas seulement quelques articles du Code pénal. Elle transforme la conception même de la mission de l’État. Jusqu’à présent, celui-ci protégeait la vie humaine sans distinction. Demain, il créera une exception au principe fondamental qui interdit de donner volontairement la mort. Dès lors qu’une exception existe, le principe cesse d’être absolu.
C’est précisément ce que dénoncent de nombreux soignants, juristes, philosophes et responsables religieux. L’Église de France parle d’un « basculement anthropologique ». L’expression n’a rien d’exagéré. Une société se définit par les limites qu’elle refuse de franchir. Lorsqu’elle accepte que certaines vies puissent être légalement interrompues, elle modifie profondément sa conception de la dignité humaine.
L’expérience des pays ayant légalisé l’euthanasie ou le suicide assisté invite d’ailleurs à la prudence. Les critères initialement présentés comme extrêmement restrictifs se sont progressivement élargis. Ce qui devait demeurer exceptionnel devient peu à peu une pratique plus fréquente, au nom de nouvelles revendications fondées sur l’égalité ou l’autonomie. L’histoire montre qu’une fois le principe admis, les limites reculent.
Le paradoxe est saisissant. En 1981, la France refusait de donner la mort au plus grand des criminels. En 2026, elle s’apprête à autoriser qu’elle soit donnée à des personnes dont le seul « tort » est d’être gravement malades, fragiles ou en situation de dépendance. Ce contraste devrait interroger chacun.Une civilisation se juge moins à la manière dont elle traite les puissants qu’à la façon dont elle protège les plus vulnérables. Face à la souffrance, la réponse ne devrait jamais être la mort, mais une présence plus forte, des soins palliatifs accessibles à tous, un accompagnement humain digne et une solidarité renouvelée.
En 1981, la République affirmait qu’aucune autorité humaine ne devait disposer du pouvoir de donner volontairement la mort. Ce principe avait valeur de repère moral autant que juridique. En choisissant aujourd’hui d’y déroger, même au nom de la compassion, la France ne corrige pas son histoire : elle ouvre une page entièrement nouvelle. Et cette page pourrait bien être celle du retour, sous une forme différente mais légalement assumée, du pouvoir pour l’État de donner la mort.


